21-11-09
Porte de la Paix céleste
L'auteur: Shan Sa (née en 1972) est d'abord poétesse chinoise. En 1990, après les événements de Tien an Men, elle s'installe en France et n'écrira plus qu'en français. Elle obtient un grand succès éditorial et décroche notamment le Goncourt des lycéens avec La Joueuse de Go.
Le livre: Ayamei fuit la place Tien an Men où étudiants et force du parti s'affrontent en un combat sanglant dont elle est une des figures de proue. Recherchée dans tout le pays, elle se cache. Le lieutenant Zhao suit sa piste, inlassablement. L'inflexible militaire fouille l'enfance et l'intimité de celle qui représente la Chine moderne ennemie du régime maoïste. Il découvre une jeune femme étouffée mais libre, la beauté, la poésie, le rire, l'amour, au fil des lignes et des journaux qu'Ayamei laisse derrière elle. Il la suivra jusqu'au temple où elle s'est réfugiée, en pleine forêt.
Intense, lu en à peine quelques heures, ce roman commence dans le sang et la réalité politique la plus abrupte, et s'achève dans un mysticisme initiatique où il a réussi à nous entraîner en moins de 150 pages. Une recherche de la poésie et de la vérité dans les heures les plus sanglantes de la Chine communiste; l'histoire d'une jeune fille élevée dans la Chine maoïste avec une rigueur terrible, qui assiste impuissante au suicide du garçon qu'elle voulait suivre, victimes d'une société trop bien réglée. Une superbe découverte, le genre de livre qui laisse toute sa place à la sensibilité du lecteur, jusqu'à la dernière ligne. Un livre puissant. Je le recommande!
Les Métamorphoses
L'auteur: Apulée (124-170 environ après JC) est un auteur latin d'origine africaine, formé à Carthage et Athènes. Il s'est intéressé à plusieurs cultes orientaux auxquels il était initié.
Le livre: Lucius, jeune aristocrate curieux, se rend en Thessalie et est hébergé chez un vieillard dont la femme, Pamphile, a la réputation d'être magicienne. Il devient l'amant de la servante Photis, et celle-ci lui révèle que sa maîtresse peut se transformer en oiseau. Par amour, elle lui fournit le beaume magique de la sorcière. Mais elle se trompe de pot, et au lieu d'oiseau, c'est en âne que Lucius est transformé. Acheté, vendu, volé, l'âne raconte ses aventures burlesques et rocambolesques, ce qui donne lieu à de nombreuses histoires, telles que la marâtre empoisonneuse, la jeune fille enlevée par les brigands dont le mari sera tué par son meilleur ami jaloux, ou encore le célèbre conte d'Amour et Psyché.
J'ai lu ce livre en édition Budé (souvenirs...) en trois tomes. Le début est palpitant et jubilatoire, et les histoires racontées sont toutes plus inattendues, plus sanglantes, plus enlevées les unes que les autres. Sur la fin cependant, l'enchaînement d'historiettes entendues par l'âne m'a un peu lassée, parce que je me demandais un peu où le livre voulait en venir. J'ai cependant apprécié la conclusion, car Lucius devient un des initiés d'Eleusis, après une prière à la Lune, et le roman bacule dans une forme de mysticisme assez ironique: lui qui, privé de parole et n'a pourtant de cesse de raconter la vie des autres dont il est témoin, se trouve ici dans l'impossibilité de dire ce qui lui arrive, tenu qu'il est par le sceau du secret religieux. Intéressant.
15-11-09
Le nom de la rose: le film
Depuis quelques temps, je m'intéresse beaucoup aux adaptations cinématographique ou télévisées des oeuvres littéraires. Une entrée comme une autre, me direz-vous. Plusieurs de mes articles comprennent déjà la comparaison entre le livre et le film, que je préfère mettre en regard afin d'avoir une vue d'ensemble. Retrouvez en cliquant ici tous mes articles consacré à un livre et son adaptation.
Celui d'aujourd'hui est consacré au film Le nom de la rose, adapté du roman d'Umberto Eco. Retrouvez donc ma critique du film dans l'article consacré au livre, en cliquant ici!
07-11-09
Mes hommes de lettres
L'auteur: Catherine Meurisse (née en 1980) est une illustratrice et dessinatrice de presse, qui a travaillé notamment avec Charlie Hebdo, mais elle a travaillé aussi pour la presse adulte et jeunesse.
Le livre: l'histoire littéraire, vous trouvez cela obscur et ennuyeux? Ouvrez cette bande dessinée. Du Moyen Age au XXième siècle, les bulles mettent en scène quelques-uns des plus grands auteurs français, dans un quotidien imagé qui exprime à merveille les tenants et aboutissants de leur vie et/ou de leur oeuvre, le tout en langage dépoussiéré mais sans pour autant faire l'impasse sur le texte original. On commencera avec un certain Renart, troubadour, qui récite des fabliaux en refusant les droits d'auteurs aux autres poètes puisqu'il récite une variante (puisée dans un livre intitulé "Lagarde Michard"). Poursuivons avec une guerre picrocholine déclenchée par ces paroles: "On a froissé mes fouaciers! Faisons le forcing!". Montaigne, quant à lui, s'allonge sur un divan pour raconter à lui-même ses réflexions sur tout et n'importe quoi. Le pauvre Corneille essaye de mettre en scène son Cid auquel personne ne comprend rien (en particulier les acteurs) alors que Racine se brouille avec Molière lorsque celui-ci lui dit: "Toi, inspirer la terreur, je ne vois pas, mais la pitié, oui, certainement!". Gérard de Nerval se dit "le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé", ce qui fait dire au narrateur que le XIXème siècle ne se place pas du tout sous le signe de la fun attitude. Enfin Marcel Proust s'étonne de tout ce qui peut lui revenir dans une simple madeleine, lui qui n'arrive même pas à se rappeler où il a mis les clés de son fiacre (Cocteau tentera d'ailleurs l'expérience, mais sans succès, se demandant si les petits beurres ne seraient pas plus efficaces...). Quant à la page sur la bataille d'Hernani, je vous laisse imaginer le dessin...
J'ai repéré cette BD en flânant sur le site de la Fnac. Je la trouve par hasard à la bibliothèque. J'ai a-do-ré. Tout est d'une justesse remarquable, bourré d'humour, et parfaitement traduit dans la langue et l'esprit d'aujourd'hui. Les vers et les phrase les plus célèbres y sont, donc on n'a rien trahi, loin de là. Cette BD me parle complètement, je veux que tout le monde puisse lire ainsi la littérature: dans le texte, mais avec fun. Je me demande si je ne vais pas en imposer la lecture à mes élèves. Vivement qu'on fasse un autre tome avec tous les autres!
Petit coup de coeur pour l'intérieur de la couverture, où l'on voit une séance de dédicace rassemblant les auteurs des Misérables et de Et si c'était vrai: le premier s'ennuie ferme, le second signe livre après livre. Snif...
Zéro faute
L'auteur: François de Closets (né en 1933) est diplômé de science-po Paris. Journaliste à l'Agence France Presse, il est spécialisé dans les sciences et l'économie, produit quelques émissions sur ces thèmes à le télévision. Volontiers polémique, il s'en est pris au corporatisme, au lobbies, à la désinformation, à Microsoft...
Le livre: La langue française est l'une des plus compliquées à écrire. Depuis l'émergence du français moderne au XVIème siècle, l'on a eu de cesse de vouloir la réformer, la rendre plus logique, afin de mettre fin à la catastrophe orthographique. Mais l'orthographe est toujours un point extrêmement litigieux, et quiconque ose y toucher s'attire les foudres des amoureux de notre sacro-sainte langue. Que se passe-t-il dans la tête des Français pour que la faute d'orthographe, si partagée pourtant, soit pointée du doigt comme une tare indéfectible, et sans qu'il soit possible d'envisager une manière plus simple de concevoir l'orthographe?
Apparemment attendu et médiatisé, ce livre. Et polémique, encore une fois. Il a la très bonne initiative de vouloir dédramatiser la faute d'orthographe, ou du moins, d'arrêter la torture orthographique: tout le monde fait des fautes, y compris les plus grands spécialistes de la langue. Il oppose l'ortographe à la maitrise de la langue, épinglant notre Président au passage pour être un piètre exemple en matière de langue française écrite ou orale d'ailleurs. Il recense ensuite tout ce qui fait que la faute est inévitable, autrement dit toutes les abbérations de la langue française. Et il y en a! Là, j'ai commencé à tiquer. Je suis parfaitement d'accord pour dire que la langue comporte des pièges honteux pour qui veut écrire correctement. Mais les exemples choisis sont mauvais et montrent souvent une méconnaissance des phénomènes d'étymologie ou d'évolution de phonétique historique (je ne me lancerai pas dans ce genre d'analyse, pourtant passionnante, mais tout ceux qui ont fait un peu d'ancien français sauront de quoi je parle). Et là ça m'embête: François de Closets prétend écrire 'le roman du français", c'est-à-dire l'histoire du sort réservé à l'orthographe. Il est donc bien gênant que manque dans son analyse cet aspect historique des prononciations qui, si elle ne résout pas toutes les aberrations de la langue, permet au moins d'en expliquer quelques-unes. Globalement juste et plaisante (voire à la limite de la démagogie), son analyse manque parfois d'un peu de rigueur scientifique sur des notions qui gagnerait grandement à être vulgarisée dans un tel ouvrage.
Par ailleurs, j'ai apprécié tout ce qui concerne le statut de l'ortographe française: à savoir que tout le monde s'en plaint mais personne ne veut la changer, et son évocation des nouvelles technologies: arrêtons de dire que les jeunes ne savent plus écrire sous prétexte qu'ils écrivent en SMS. François de Closet a raison de dire qu'ils savent faire la différence entre écriture privée et écriture publique. J'ai aussi apprécié le point sur lequel il termine son travail, à savoir la nécessité de tirer le plus grand bénéfice possible de l'outil multimédia et informatique pour écrire (et enseigner) le français. Et c'est pas gagné.
03-11-09
L'Invisible
L'auteur: Pascal Janovjak (né en 1975) a étudié la littérature comparée et l'histoire de l'art. Il travaille actuellement à l'étranger.
Le livre: Un avocat luxembourgeois constate avec amertume la médiocrité de son existence. Il se trouve insignifiant, presque transparent. Un soir, dans sa chambre d'hôtel parisienne, la métamorphose de produit: il devient parfaitement invisible. Bien décidé à profiter de son nouveau statut, il vit en roi, se délectant de sa toute-puissance sur l'humanité. Plus rien ne l'empêche de voler impunément, d'entrer chez les gens, de regarder les femmes. Mais il lui en faut plus. Il décide de suivre dans la rue un inconnu, qui l'entraînera jusqu'à Tel-Aviv. Là, perdu, sans aucun recours, l'invisible découvre le revers de la médaille.
Ce que j'ai tout d'abord adoré dans ce roman, c'est ce ton cynique, cet anti-héros qui cache son dégoût de lui-même en crachant son venin sur les autres et sur tout ce qui l'entoure: "Je ne vais pas vous décrire le Luxembourg, c'est comme vous l'imaginez - et si vous n'imaginez rien, c'est encore mieux, c'est tout à fait ça". Ce ton sert à merveille dans toute la première partie ce voyeurisme pervers de l'invisible qui rejette son mépris sur des hommes qui lui sont devenus inférieurs. Le rythme est enlevé, on entre facilement dans ce jeu.
En revanche, j'ai eu beaucoup plus de mal à suivre la seconde partie: lorsque notre passe-muraille décide de suivre l'Arabe: pourquoi lui? qui est-il? pourquoi Tel Aviv, ce n'est tout de même pas neutre comme destination! Il doit y avoir quelque chose à comprendre, une signification métaphysique, mais j'avoue qu'elle m'a échappé. Et j'ai du coup trouvé l'escapade en Israël un peu longuette J'ai cependant apprécié que notre médiocrité faite homme invisible ajoute les préjugés racistes de notre époque à toutes ses autres qualités, puisque lorsqu'il pense au meurtre c'est vers un Arabe qu'il se tourne (Camus, si tu m'entends...), tout à fait capable de détourner l'avion pour le jeter sur un bâtiment... avant de se rendre compte que cet homme n'est peut-être même pas Arabe.
Il s'agit également d'un roman initiatique: c'est vers sa propre disparition que court le narrateur, ce dont il ne se rend compte qu'une fois perdu dans cette ville inconnu, après un cheminement destructeur et absurde, puisqu'il se rend compte que si personne ne peut le voir, personne ne se doute de son existence. C'est bien le rapport aux autres et à soi qui est mis en fable fort plaisante dans ce roman. Ajoutons à cela une construction très efficace dans le jeu des focalisations et du statut narratif qui m'a séduite. Une impression globalement très bonne, due en grande partie au talent langagier de l'auteur, auquel je suis toujours sensible.
Un grand merci à
ainsi qu'aux éditions
de m'avoir offert ce livre.
01-11-09
Diego et Frida
L'auteur: Le Clézio encore. Retrouvez en cliquant ici les autre articles consacrés aux oeuvres de cet auteur pour en savoir plus sur lui.
Le livre: Lorsque Frida Khalo épouse le peintre muraliste Diego Rivera en 1929, la nouvelle fait l'effet d'une bombe. On dira que c'est le "mariage d'un éléphant et d'une colombe". Ils ont plus de vingt ans d'écart, il a déjà été marié deux fois et on lui connaît plusieurs liaisons tumultueuses, elle est handicapée à vie suite à un accident de la route qui l'a brisée. Ils sont tous les deux peintres et révolutionnaires, mais leur conception de la peinture et de la révolution sont diamétralement opposées. Qu'importe: ils forment l'un des couples les plus passionnés de l'histoire de l'art mais aussi de l'histoire mexicaine.
J'ai classé ce livre parmi les romans parce que pour moi, ce n'est pas une biographie. Le Clézio a à coeur de mettre en avant tout ce que cette vie a de romanesque, de tragique, de dramatique, de symbolique, d"historique, d'artistique dans tous les sens du terme. L'arrière-plan historique et révolutionnaire n'est là que pour accompagner et éclairer l'évolution de l'art et du caractère des deux protagonistes. Le talent de la description de Le Clézio fait des merveilles: il décrit avec sensibilité et passion toutes les nuances et les impressions des oeuvres de chacun des deux peintres, l'analyse d'un tableau devient un morceau de poésie (il aurait été bienvenu que les illustrations accompagnent l'édition, mais on ne peut pas tout avoir). Je connaissais peu Frida Khalo: j'ai été bouleversée par cette jeune femme que le sort accable, au corps meurtri, enfermée dans une douleur qu'elle hurle dans chacun de ses tableaux. Ce que le livre met aussi en scène, c'est cette personnalité monolithique, écrasante qu'est Diego Rivera, déjà célèbre lorsque Frida le rencontre, qui va au bout de son art et de ses projets, et cette femme immobile, droite, et en même temps si malléable face au train de vie que lui impose le fait d'être la moitié d'un couple médiatique de la peinture révolutionnaire.
Absolument sublime.
29-10-09
La modification
L'auteur: Michel Butor (né en 1926) a été professeur de langue française à l'étranger, de philosophie puis de littérature. Il s'est caractérisé par la recherche de formes autres que romanesques pour représenter le monde, en travaillant avec des peintres et plasticiens pour créer des livres-objets.
Le livre: Un homme, dans un train au départ de Paris Gare de Lyon, à destination de Rome. Il quitte sa femme Henriette et ses quatre enfants pour rejoindre l'Italie pour son travail, comme il le fait très régulièrement. Il va aussi y retrouver Cécile, sa maîtresse, à qui il promet depuis longtemps de la faire venir à Paris afin de commencer avec elle une nouvelle vie. Cette fois, c'est décidé, il lui a trouvé du travail, il a quelques adresses pour eux, il a dit à sa femme qu'il partait pour le travail mais personne ne l'y attend, pas même Cécile à qui il veut faire la surprise. Et là, dans ce train qui voit défiler une par une les gares de France et d'Italie, tout en observant les gens qui voyagent avec lui, qui montent et descendent du train, il repense à toutes les raisons pour lesquelles il se trouve là, dans ce compartiment, et surtout pourquoi cette fois-ci, il n'a pas pris le même train que d'habitude pour se rendre à Rome.
J'avais hâte de découvrir ce roman. Difficile de dire qui en est le narrateur: l'histoire est entièrement racontée à la deuxième personne du pluriel. Parfois difficile de suivre cette langue sautillante, riche, aux nombreux méandres, qui saute d'un paragraphe à l'autre au détour d'une phrase, et qui confond les différents niveaux de l'histoire: ce qui se passe dans ces quelques vingt heures de train, les souvenirs plus ou moins lointains de l'homme, les projets qu'il fait pour son arrivée à Rome et qui se redessinent au fur et à mesure qu'il avance dans son voyage, les histoires qu'il invente autour des passagers qui partagent son wagon. Le sujet de ce roman est là: quelle est la véritable raison pour laquelle il quitte sa vie et pourquoi va-t-il modifier ce projet?
Une lecture un peu ardue mais fort intéressante.
Ni d'Eve ni d'Adam
L'auteur: Le troisième roman d'Amélie Nothomb à figurer sur mon blog. Aussi, pour éviter de me répéter, je vous renvoie là pour Péplum et là pour Le Voyage d'Hiver.
Le livre: Etudiante encore, Amélie débarque au Japon où elle a passé sa petite enfance, avec l'intention d'y terminer ses études et pourquoi pas, d'y vivre. Mais il lui faut un travail: par une petite annonce, elle propose des cours de français, et est embauchée par Rinri, étudiant japonais au français désastreux, à l'intrigante Mercedes blanche et aux grands-parents à moitié fous. Très vite, ils nouent une étrange relation amoureuse: Amélie est fascinée par les étranges moeurs de Rinri qui ne ressemblent pas vraiment au Japon dont elle se souvient.
Je retrouve avec ce roman la raison pour laquelle Amélie Nothomb est si populaire. D'abord une véritable habileté à manier non seulement la langue, mais le langage, entre formules accrocheuses et néologismes jouissifs. Ensuite, un regard acéré sur le monde qui l'entoure: elle excelle dans l'art d'épingler les petites distorsions culturelles si savoureuses. Quelques exemples au hasard de ma mémoire: l'agacement grandissant des professeurs d'université devant son habitude de lever la main lorsqu'elle ne comprend pas ("On ne pose pas de question au sensei"), le port obligatoire de collants avec une robe courte pour ne pas montrer la blancheur de ses jambes même par chaleur caniculaire. Mais ce regard s'applique aussi à elle-même, et je crois que c'est cette auto-dérision qui m'empêche de cataloguer définitivement Amélie Nothomb comme écrivain plus médiatique qu'autre chose. Elle se met en scène dans ses échecs, et ça fonctionne. Plus encore que Stupeur et tremblement, chronique professionnelle dont ce roman est le pendant personnel, ici Amélie Nothomb met en balance sa recherche d'idéal et de sublime, à la limite de l'humainement supportable, dans ce Japon qu'elle admire plus qu'elle n'aime, et le ridicule de sa petite personne. Passer une nuit dans la neige, enroulée autour du poêle du kotatsu, quelque part au pied du terrible mont Fuji, dans une expérience quasi mystique, est aussi initiatique qu'un dîner entourée de onze jeune japonais à qui elle a la charge de faire la conversation dans un rituel de présentation qui relève autant de la geisha que de la cène chrétienne.
J'ai beaucoup aimé ce roman. Ce qui me conforte dans l'idée que pour son dernier livre, la demoiselle ne s'est pas foulée. Mais pour celui-ci, la recette est réussie.
J'en profite pour remercier mon amie Microbe (Laets de son vrai nom), qui m'a recommandé ce livre. Elle est allée au Japon l'an dernier lors de son année d'étude à Taiwan: vous pouvez en retrouver quelques chroniques et photos sur le blog qu'elle avait fait pour l'occasion, en cliquant ici. Merci Microbe!
28-10-09
L'Heptaméron
L'auteur: Marguerite de Navarre (1492-1549) est l'épouse du roi Henri II de Navarre, soeur de François 1er et grand-mère d'Henri IV. C'est une des premières femmes de lettre française, qui tenait salon et mettait par écrit les histoires qui se racontaient chez elles.
Le livre: Sept journées d'histoires, racontées par dix devisants, voilà le sujet de ce livre. La plupart parlent d'amour. Certaines sont cocasses, d'autre tragiques. En voici quelques-unes: une femme tente de manipuler son mari borgne afin de faire sortir discrètement son amant; une autre, afin de tester sa passion, impose à son soupirant de passer la nuit près d'elle sans la toucher, puis met dans son lit une autre femme pour éprouver sa résistance ; un prêtre cause la mort de trois personnes dans une même maison, à savoir le seigneur, sa femme et leur bébé; un gentilhomme attache un miroir sur sa poitrine afin de révéler à sa dame l'identité de celle qu'il aime; un homme qui vient d'être saigné par le médecin rouvre sa cicatrice pendant ses ébats avec sa bien-aimé et y laisse sa vie. Et ainsi de suite. Et après chaque histoire, les devisants débattent de la portée morale de celle-ci et enchaînent avec la suivante.
La langue du XVIème siècle n'est pas toujours aisée, et je pense que je n'ai pas compris parfaitement toutes les histoires. Néanmoins j'ai apprécié cette lecture. D'abord pour sa diversité: on passe du rire à l'horreur, les nouvelles sont de longueurs variées. Ensuite pour son réalisme revendiqué: les conteurs prétendent taire le nom des personnes dont ils parlent pour des raisons de discrétion. Les histoires ne cachent rien, pas même les détails les plus scabreux, et il semble que malgré la morale rappelée à la fin de chaque conte, les mauvais chrétiens ne soient pas toujours punis. Pour moi, ce recueil fait une parfaite transition entre le conte burlesque médiéval, où le prêtre est corrompu et la femme trompeuse, et les nouvelles réalistes pessimistes qui fleuriront à partir du XVIIIème siècle. Deux types de nouvelles ont ainsi retenu mon attention: d'une part les nouvelles quasiment licencieuses, qui mettent en scène les scènes intimes avec un raffinement tout XVIIIème, et d'autre part celles qui basculent dans l'horreur. En d'autre terme, j'ai apprécié une modernité de ton qui me permettait une vision nouvelle sur le quotidien du XVIème siècle, après Ronsart et Rabelais.





