du haut de la décharge sauvage

Dans la décharge sauvage, il y a toute une bande d’enfants des rues. Ils vivent de la mendicité et de petits larcins, le tout soigneusement orchestré par Jésus qui les rassure autant qu’il les terrorise. Parce que Jésus est sans pitié. Et ce matin, Jude est mort. Jude, le petit garçon chétif, malade, recueilli et porté à bout de bras par Magdalena, mais qui est devenu un vrai poids mort pour le groupe. Il devait mourir, on n’a fait qu’anticiper un peu. Simon le sait. Depuis toujours, il le sait aussi, il quittera la décharge sauvage et Jésus. En attendant, il se sait précieux et pour cause. De tous les enfants de la décharge, c’est le seul qui sait lire.

Etrange début pour ce roman, où s’élève une voix lancinante et incantatoire que l’on peine à identifier. Simon est difficile à cerner, et on peut vite se sentir perdu. D’ailleurs, pas de ligne narrative claire non plus: si le roman débute par la mort de Jude, on ne cesse de faire des retours en arrière qu’il est difficile de situer les uns par rapport aux autres. Le temps n’a pas réellement d’importance après tout, tous les jours se ressemblent pour ces enfants sans repères. Seul point fixe: la mort de Jude, véritable déclencheur qui pousse Simon à mettre en oeuvre son plan pour partir.
Car on se prend très vite à suivre ce petit Simon discret et si lucide sur sa vie. Son attachement à Magdalena, seule fille du groupe, figure maternelle et pénitente, est sensible. Il distille d’ailleurs l’idée que son savoir, la lecture, fait de lui le plus libre de tous les enfants de la décharge. Cela lui donne un véritable pouvoir sur les autres et sur son destin. Cela le rend aussi dangereux pour Jésus. La contamination de l’enfance par tout ce qu’il y a de plus sordide, de l’exploitation au sacrifice, participe à cette ambiance amère.
Bien évidemment, on ne peut rater la parodie christique grimaçante de ce roman, à commencer par les noms des personnages où Jésus le leader est aussi le bourreau. C’est d’autant plus poignant que les valeurs portées par les enfants peinent à éclore au milieu de la fange et que chacun à sa manière essaye de se sauver ou de sauver son prochain. Même le Déluge, ou leu Feu purificateur, ne viendront pas à bout du Mal qui pousse sur cette décharge, et on nous réserve même une chute remarquable, point d’orgue d’un roman très réussi.

La note de Mélu:

Note 4

Une belle découverte.

Un mot sur l’auteur: Philippe Gerin (né en 1970) est un auteur français qui vit en Ille-et-Vilaine.