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XXIIIème siècle. Après de nombreuses guerres et bouleversements, une nouvelle société a émergé. Fini les sentiments et autres désirs. Chacun désormais est pucé, contrôlé, et se voit attribué un clone, qui lui sert d'assistant de vie. Un clone qui n'a pas plus de droit qu'un meuble. La rumeur court que certains hommes et femmes ont voulu échapper à ces traitements qui suppriment toute émotion, mais d'autres rétorquent qu'ils ont juste succombé à une étrange maladie. Tout va basculer lorsque Hellea, professeur, reçoit d'un expéditeur inconnu un poème. Un poème! La beauté des mots la submerge tant qu'elle décide de faire de ce poème l'objet de son cours, alors qu'elle en ignore l'auteur. Un geste absolument interdit. Qui a bien pu écrire et envoyer un poème ? Et si c'était ce clone? Le seul qui semble avoir de la conscience et qui a osé lui adresser la parole ? Comment un clone peut-il connaître la poésie? Et s'il y avait un mouvement plus grand, et plus ancien, qui essayait de rendre leur liberté à certaines personnes?

J'ai eu du mal à entrer dans ce roman parce qu'il commence par présenter en détail l'univers futuriste dans lequel il se déroule, les siècles d'histoire qui précèdent les événements, l'organisation du la nouvelle société, ses lois, etc... C'est un peu indigeste pour moi, et je ne suis pas sûre d'en avoir tout saisi, comme je ne suis pas sûre que ça ait franchement eu une importance décisive sur la compréhension du roman. Ces pages-là mériteraient d'être placées en annexe.
Mais une fois que l'histoire d'Hellea commence vraiment, là, j'ai trouvé ça passionnant! On se retrouve plongé dans un roman à suspens très bien ficelé. Dans cette société où tout est si contrôlé, ceux qui se rebellent doivent le faire dans la discrétion et nous les suivons donc par touches parfois assez ténues. On suit les regards croisés des juges, des policiers, des médecins, de tous ces personnages qui se demandent s'ils ont le droit d'éprouver de l'attachement les uns pour les autres, ou qui revendiquent ce droit, ou qui s'interrogent sur ces clones et leur part d'humanité. 
Le parcours d'Hellea, qui s'interroge de plus en plus sur cette vie balisée jusqu'à la rejeter, est très touchant. L'anxiété avec laquelle elle cache les poèmes qu'elle reçoit, l'intensité avec laquelle elle est traquée, alors qu'elle n'a rien demandé au départ, tout cela en fait un personnage très attachant. Elle apprend à changer de regard sur les clones, elle qui a été éduquée à ne les voir que comme des objets, et ce renversement est tout à son honneur. Et j'ai beaucoup aimé l'idée que ce soit grâce à la magie des mots et de la langue qu'elle prend conscience qu'il y a tellement plus dans la vie que ce qu'on lui a toujours proposé. Car le grand interdit de cette société, c'est l'amour, bien sûr. Et pourtant, ce n'est pas un roman d'amour, bien loin de là.
Ce qui m'a surtout plu, c'est cette rumeur, ce fantasme qu'il existe un autre monde, un autre endroit dans lequel certains peuvent s'enfuir et où tout est possible. Et qu'ils y croient tous, du clone qui doit jouer son rôle et se laisser maltraiter sans jamais lever les yeux pour ne pas être tout simplement supprimé, au médecin dont la chance est déjà passée lors de sa première tentative, en passant par l'infirmière qui sert d'alibi en fournissant un lieu sans témoin. Le roman a quelque chose de cruel et de pathétique dans leurs efforts désespérés pour chercher cet autre monde. Et ça ne fait qu'ajouter à ses qualités.

La note de Mélu:

Note 4

Un mot sur les auteurs: Annie Servant, autrice et Claude Vella, poète ont tous les deux écrit séparément et été primés pour cela.