si loin du soleil

La princesse Yuri, vingt ans, est la fille de l’ambassadeur du Japon. Un poste très haut placé dans ce monde divisé entre le Royaume de France, l’Empire du Japon et le Sultanat Ottoman. C’est son rôle de princesse que de tenir son rang, dans une maîtrise parfaite de ses émotions, et de ne pas ciller lorsqu’on traite les fées et créatures magiques comme des bêtes de foire que l’on exhibe lors de combats sanglants. Lorsqu’elle reçoit une lettre de son père lui demandant de le rejoindre en France, après sept ans de séparation, elle ne s’attend pas à ce qu’il lui annonce qu’il l’a fiancée sans l’en avertir: elle va épouser Louis-Philippe, le Dauphin de France. Elle choisit alors de s’enfuir et se réfugie chez les parias, dans les Egouts.

Le résumé fait clairement envie et pour cause. L’univers créé par l’auteur regorge de trouvailles et d’ingéniosité. Si l’empire du Japon est somme tout dépeint de manière assez traditionnelle, j’ai tout particulièrement apprécié la distorsion de l’histoire de France qui mélange habilement dystopie et cohérence: nous sommes sous Louis XX et dans une volonté affichée de maintenir le système de l’Ancien Régime, la société de classe n’a jamais été aussi durement marquée, comme une réponse implicite à une révolution manquée. Mais le meilleur élément reste à mon sens le Rail, cet immense et luxueux train qui relie l’Orient à l’Occident et qui est une micro-société à lui seul. Devant au célèbre Transsibérien son potentiel de réalisme, il a ses règles propres, sa loi et même sa population, surnommée les Fourmis. En marge de ces sociétés de classes et de discrimination, ils forment clairement un monde à part, où l’on se défait des préjugés sans avoir à en rendre compte, et où l’on envoie allègrement balader l’étiquette. A commencer par le capitaine de cette équipage, une nana avec de la poigne, qui ne s’en laisse pas conter et qui reste à mon sens très largement sous-exploitée et bien isolée dans le roman. C’est elle qui affirme que princesse ou pas, sur le Rail, Yuri obéira à ses décisions, point final. Et toc.
Car côté personnage aussi, on a de quoi faire. Notamment avec les créatures magiques, appelées Fées et dont deux ou trois surtout sont développées dans le roman. Au premier rang de tous, on trouve bien sûr Bran, la Selkie. Créature aquatique dont l’aspect est aussi fantasmagorique que sauvage, d’abord traitée comme un animal de foire, elle est la caution tolérance du roman, celle qui est là pour prouver que toutes les créatures méritent le respect, notamment lorsqu’elle est balancée dans une arène et traitée comme un animal avec son lot d’humiliations en tout genre. C’est d’ailleurs son combat, en ouverture du roman, qui crée l’accroche coup-de-poing du premier chapitre, c’est dire si elle pourrait tenir le livre à elle toute seule. Ce serait donc dommage de ne la réduire qu’à ça, car elle est aussi la représentation d’un mode de fonctionnement qui s’absout de tous les clivages. Ni méchante ni gentille, ni fille ni garçon, ni humaine ni bête, elle est autre. Malheureusement, en cela, elle est aussi bien seule, la dernière de sa race et c’est bien dommage. J’ai eu aussi un petit faible pour Ren, à l’apparence toute aussi travaillée et aux capacités elles aussi très intéressantes et inattendues, à la fois très poétique et un peu rock’n roll. Fils adoptif issu d’une race de créature guérisseuse, il a quelque chose de pur particulièrement incongru dans l’univers du Rail où il travaille. Et c’est lui qui, sans jamais l’affirmer, le revendiquer ou même devoir se faire défendre, illustre ce vrai monde de tolérance et d’égalité qu’est la société du Rail. Bien plus subtil et plus efficace que l’organisation des parias cachés dans les bas-fonds de la ville.
Il y avait donc énormément de potentiel. Hélas, j’ai assez vite déchanté avec une intrigue qui a clairement fini par me lasser. D’abord, le personnage de Yuri ne m’a pas plu du tout. Car finalement, malgré ses vingt ans, elle agit toujours comme une petite fille bien dressée. Vous me direz, c’est le principe: elle doit se défaire de tous les carcans qu’on lui a imposé depuis son enfance. Mais il serait bien qu’à un moment, elle y parvienne un peu. Or, elle ne fait que suivre et reste désespérément plate. Quant à ce schéma de la fille noble qui découvre le monde et la vie au contact des exclus souterrains qui, eux, possèdent les vraies valeurs, c’est pour moi un énorme cliché qui ne déparerait pas dans un roman jeunesse (j’ai vu ça chez Annie Jay, chez Disney, qui ont de très bonnes intrigues, hein, rappelons-le, mais restent simples car accessibles aux plus jeunes). L’idée n’est pas mauvaise en soi, mais elle reste bigrement attendue! On retrouve d’ailleurs pas mal de codes de la littérature jeunesse, où l’amitié est un lien indéfectible plus fort bien sûr que l’amour ou l’attirance physique, où les adultes font figure soit d’obstacle, soit de mentor, et une morale très basique sur l’égalité, la tolérance et le vivre-ensemble, qu’on lui rappelle soigneusement à chaque fois qu’elle pose une question. Le parcours de Yuri, très balisé (elle décide de rejoindre les bas-fonds, apprend la vraie vie et évolue dans ses convictions, dans le but bien sûr de revenir vers son ancien monde pour l’affronter ou le changer) est lui-même particulièrement classique. Je tiens quand même à souligner une bonne surprise dans la fin de l’histoire, qui rattrape (mais un peu tard) ce chemin trop bien tracé, en confirmant que Yuri s’est faite manipuler jusqu’au bout même dans cette voie, une jolie pirouette scénaristique. Bref, c’est en voyant que l’histoire évoluait exactement comme prévu que j’ai commencé à comprendre que ce livre n’était pas fait pour moi.
Je m’attendais moins à ce qu’il me dérange franchement. On l’aura compris, il se veut ouvertement féministe, en permettant à une jeune fille de découvrir que oui, elle a le droit de décider de sa vie et que ce ne sont pas les hommes qui doivent décider à sa place. L’intention est très louable, j’en conviens. Sauf que quand on lit le livre, on se rend compte qu’à part cette affirmation, il y a énormément de choses qui vont dans l’autre sens. A commencer par l’apprentissage de Yuri elle-même, qui comprend… apprendre à nouer toute seule la ceinture de son kimono. Et pour parler chiffon, évidemment, son instructeur est une femme. Alors que quand il s’agit de s’entraîner au combat, là, on laisse faire les garçons. Notons d’ailleurs que même chez les Rats (les habitants des égouts), tous les personnages influents et respectés sont des hommes, à commencer par le duo de mentors accomplis Sir Edward et le barde Taliesin. Exactement comme chez les méchants, en fait, où l'autorité écrasante de Louis-Philippe et de l’ambassadeur du Japon caractérisait ce monde centré sur les hommes. Il y a bien une figure féminine avec envergure chez les Rats, mais lors de la bagarre finale, elle aura la tâche de soigner les blessés (c’est une soigneuse) et de protéger les enfants. On repassera pour l’émancipation. C’est d’autant plus dommage qu’il y a un personnage féminin fort (la capitaine du Rail, vous vous souvenez?) mais justement, elle est écartée de l’intrigue et de l’initiation de Yuri. J’ai eu aussi un gros malaise en voyant que le personnage le plus soigné, le plus inventif, le plus à part de ce roman, à savoir Bran, était soigneusement ramené dans le clan des midinettes lors d’une scène de bal très décevante, parce que c’est bien connu, on ne peut être belle et plaire aux garçons à un bal qu’à condition de porter une jolie robe, du vernis à ongle, du maquillage et une belle coiffure. Sexualiser à ce point un personnage qui pourtant affirme haut et fort être affranchi des distinctions de genre, pour moi, c’est presque se tirer une balle dans le pied.

La note de Mélu:

Note 2

Du gros potentiel, mais beaucoup trop d’objectifs manqués pour moi.

Un mot sur l’auteur: Morgan of Glencoe (né en 1988) (et oui, c’est son vrai nom) est un jeune auteur dont c’est le premier roman, paru en auto-édition.