Sale temps

Le temps, un bien plus que précieux. Olgann, le champion de ski, en sait quelque chose. Il a découvert comment l’arrêter. Oh, pas de beaucoup, et pas n’importe quand. Juste quelques centièmes de secondes, pour assurer sa première place sur la ligne d’arrivée. A l’insu de l’humanité. A l’insu aussi des jolies femmes. Il n’en est pas fier. Il se croit le seul mais ce n’est pas le cas. Mira a elle aussi découvert comment arrêter le temps. Femme d’affaire redoutable, elle fige le temps des heures pour dormir, rallongeant ainsi ses journées pour travailler plus. Pas le choix…  Ailleurs, loin, Céraline reprend conscience. Pour elle aussi, le temps s’est détraqué. Elle tombe en catatonie, plusieurs heures par jour. Pour elle, le temps se fige. Et pendant ces heures de coma, sa compagne Iga l’attend, et vieillit. Ca ne peut plus durer. Elle doit trouver une solution.

Arrêter le temps, n’en avons-nous pas tous rêvé un jour pour gagner de précieuses minutes? Si le thème du voyage temporel est un classique de la SF, celui traité ici est plus subtil et permet une réflexion plus poussée. Chacun à leur manière, les deux manipulateurs temporels courent après la performance, cherchent à tricher avec les lois naturelles pour être le meilleur. La duperie d’Olgann fait vite écho pour moi à une véritable addiction, une manière de fuir la réalité dans laquelle il ne serait pas ou plus capable de réussir par ses propres moyens, et dont il ne peut vite plus se passer par peur de la descente. Mais j’ai été plus impressionnée encore par le mode de vie de Mira, dans lequel on reconnaît la course à la performance professionnelle qui est notre mal du siècle, particulièrement aigu parce qu’elle est une femme. Contrairement à Olgann, elle n’a aucun remord et la détermination avec laquelle elle utilise son don fait froid dans le dos quelque part.
Mais comme dans tout bon roman sur le sujet, il faut aussi imaginer les conséquences. L’appétit temporel toujours plus grand d’Olgann et Mira préfigure, à grande échelle, l’emballement auquel on assiste lorsque tout le monde se met à maîtriser le temps à sa guise. Véritables monstres d’ambition qui se prennent pour des dieux, les hommes s’oublient les uns les autres et n’ont jamais assez de temps. Et ils oublient surtout que dans la nature, quand on prend quelque chose, on l’enlève forcément de quelque part, même quand on prend du temps. Et pour cela, un univers parallèle, à la technologie différente et soigneusement distillée par touche, souffre du temps qui lui est soustrait pour que d’autres en profitent.
Réflexion passionnante sur le sujet, ce roman fait mouche, et prend vite la portée d’un conte philosophique. C’est d’ailleurs peut-être aussi son petit bémol selon moi. Car lorsque tout s’emballe, la narration devient plus généraliste, plus détachée, plus factuelle et surtout plus rapide. On enchaine les actions et les remarques au lieu de les donner à ressentir, alors que j’avais trouvé très touchantes les présentations des personnages au début. La fin manque un peu d’empathie, j’aurais aimé qu’on prenne un peu plus le temps de mettre en scène l’évolution de la société et, à ce titre, que le roman compte quelques pages de plus.

La note de Mélu:

Note 5

Une très belle découverte pour laquelle je remercie l’auteure!

Un mot sur l’auteure: Lou Jan est une auteure française qui vit actuellement en région grenobloise.