Quand j’étais petite (disons entre 10 et 12 ans), c’était la grande mode de se faire peur gentiment. On regardait Buffy à la télé et on lisait Chair de Poule, c’était tout nouveau et on kiffait. A cette époque, j’étais complètement dingue d’une série de livre. Je m’arrangeais avec les copines: j’achetais un tome, une autre achetait le suivant, une troisième le suivant et on faisait tourner, parce que c’était pas avec nos dix francs d’argent de poche qu’on pouvait se ruiner dans les librairies (oui, vieillir, des fois, ça a du bon).

Cette série, c’était Spooksville.

Du coup, il y a quelques temps, prise d’un immense élan de nostalgie, j’ai reconstitué la collection. J’ai traqué sur les sites d’occasion les 24 tomes. Sachant que le 24ème est quasiment introuvable et vendu au minimum trois fois sa valeur, je n’en suis pas peu fière. Et je les ai tous relus, dans l’ordre.

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Alors, cette petite série, ça parle de quoi?

Le premier tome, intitulé “La Ville de la peur” commence avec l’arrivée d’Adam Freeman, douze ans, dans la petite ville de Springville, au bord de la mer. Très vite, il rencontre Sally Wilcox: elle a son âge, elle est née à Springville, qu’elle surnomme Spooksville, la ville de la peur, car selon elle, le taux de mortalité y est particulièrement élevé. Très sûre d’elle, bavarde et entêtée, Sally lui propose de lui présenter son ami Tic-Tac, moins alarmiste, mais tout aussi convaincu que la ville recèle bien de terrifiants mystères. A commencer par la belle Anne Templeton, la plus célèbre habitante de la ville et descendante de la fondatrice Madeleine Templeton: on raconte que ce sont des sorcières

Adam le nouveau venu découvre donc une ville qui est devenu le territoire de l’étrange, peuplée d’habitants aussi débrouillards que cyniques. On découvre le lac artificiel dont l’eau serait empoisonnée, la plage où pulluleraient les requins, le cinéma qui ne passe que des films d’horreur tenu par des vampires, ou encore le magasin de surplus militaire dont le propriétaire est toujours disposé à vous suivre avec un lance-flamme.

Dès le tome 2, “Le Fantôme de l’Océan”, les trois nouveaux amis sont rejoints par Cindy Makey, dont le petit frère vient d’être enlevé sous ses yeux par un fantôme surgit du haut du phare. Evidemment, personne ne la croit, sauf Sally et Tic-Tac, et il faut dire que le sourire et la douceur de la jolie blonde achèvent de convaincre Adam de lui venir en aide. Commence alors une rivalité délicieuse entre les deux filles, qui ne cessent de se chercher des noises sur la suite de la série, notamment parce que Sally supporte assez mal l’intérêt qu’Adam porte à Cindy. De plus, dans une ville où l’étrange est légion et où tout le monde préfère baisser le regard plutôt que de remarquer que quelque chose ne va pas, il devient étonnamment facile pour des adolescents de se lancer dans de drôles d’expéditions, comme mettre le feu, voler des voitures ou que sais-je encore.

 

Désormais à quatre, le petit groupe affronte une grotte qui se referme sur eux, des extra-terrestres, des zombies des glaces, un chat noir un peu trop familier, un dragon, et jusqu’à la faucheuse elle-même. Plus tard, aux alentours du vingtième tome, ils sont rejoints par Brice Poole, qui prétend en toute modestie sauver le monde régulièrement (et c’est probablement vrai), qui devient un membre loyal de la petite équipe. Toujours prêts à s’entraider et à se sacrifier les uns pour les autres, y compris Sally et Cindy qui se disputent surtout pour la forme, ils donnent donc lieu à des épisodes beaucoup plus intéressants lorsque les circonstances les séparent. Ainsi, on verra avec grand plaisir Sally et Cindy braquer une soucoupe volante pour poursuivre celle qui a enlevé les garçons, des terribles dilemmes lorsque Cindy est transformée en vampire ou un grand suspens lorsque Tic-Tac contracte une fièvre surnaturelle qui n’a, visiblement, aucun antidote.

Bon, soyons honnêtes, tous les épisodes ne se valent pas. Certains mettent en scène des créatures un peu tirées par les cheveux et proposent surtout des fins un peu faciles, où le méchant n’était qu’un gentil incompris et où tout le monde finit ami. Dans ces cas-là, le principal intérêt est le lien entre les personnages et leur caractère. Qu’il s’agisse d’Adam, sa loyauté et son complexe sur sa petite taille, Cindy et ses tics superficiels ou Sally et sa brutalité cynique, ils donnent lieu à de savoureux échanges pleins d’humour et de second degré.

Quelques tomes se démarquent cependant nettement. Dans le tome 6, “Le piège de la sorcière”, un débat de longue date oppose les membres de la petite équipe. Sally soutient mordicus qu’Anne Templeton est une diabolique sorcière, et Cindy n’a pas confiance non plus. Adam la trouve en revanche très gentille et Tic-Tac pense qu’il s’agit d’une alliée précieuse. C’est d’ailleurs pour cela qu’il décide de lui rendre visite et parvient à convaincre les autres de l’accompagner. En entrant dans le château, dont la disposition semble changeante comme un labyrinthe, une drôle de surprise les attend. Quatre superbes colliers de pierres précieuses les attendent, chacun porteur d’un écriteau promettant une qualité: force, beauté, maturité, immortalité. Simple promesse ou réels pouvoirs ? Cadeau généreux ou piège ? Une seule manière de le savoir: chacun des quatre amis enfile un des colliers. Surgit alors la sorcière qui leur explique le marché: ils ne peuvent plus enlever les colliers, mais pourrons le faire à condition de sortir du château. Evidemment, la porte a disparu… Commence alors une course-poursuite dans les couloirs du château, tandis que les colliers font leur effet. Adam commence à vieillir, Sally à rajeunir, Cindy devient de plus en plus lumineuse et Tic-Tac de plus en plus fort… Le compte à rebours est donc lancé, et les rebondissements sont légion. Mais ce qui m’a surtout plu dans cet épisode, c’est la morale qui transparaît. A la fin, difficile de classer la sorcière comme une véritable créature maléfique. Certes, elle a enfermé les quatre enfants dans son château, mais rien ne les a obligé à passer les colliers qui ne leur appartenait pas, à part leur vanité. Loin d’être si simple que ça, ce tome parvient à ne pas faire des héros des parangons de vertus tout en maintenant habilement l’ambiguité sur la sorcière.

 

 

Dans le tome 16, “Le jouet temporel”, c’est en sortant du cinéma que le petit groupe tombe sur un drôle de jouet, une espèce de robot orné d’un cadran. C’est Tic-Tac, le plus intelligent du groupe, qui se penche sur la question: le jouet sert visiblement à voyager dans le temps. Les voici propulsés au XVIIème siècle, à l’époque de Madeleine Templeton, la fondatrice de la ville, l’ancêtre d’Anne Templeton, et pas n’importe quand: au moment où, arrêtée, elle est sur le point de monter sur le bûcher! Pour se tirer d’affaire, ils sont contraints de modifier le temps. Et à chaque fois qu’ils essayent de les réparer, ils créent d’autres anomalies et paradoxes. Au point que leur solution est finalement d’envoyer Tic-Tac dans le passé pour empêcher leur rencontre avec le jouet temporel… Et voilà que Tic-Tac se retrouve en double exemplaire dans la même époque, et l’un d’entre eux se voit obligé de vivre seul, à l’écart. Pour une fois, donc, tout n’est pas bien qui finit bien, en tout cas pas pour tout le monde, et cette amertume forme un contrepoint très intéressant avec les happy end un peu faciles que l’on trouve dans beaucoup de tomes et qui sont attendues dans des livres jeunesse.  Bien évidemment, les histoires de voyage temporel forment toujours des intrigues complexes que j’aime beaucoup suivre, mais ce qui est intéressant, c’est que ce tome va fournir l’occasion de plusieurs rebondissements dans les tomes suivants, et le paradoxe temporel créé ici sera réexploité pour plusieurs intrigues très bien menées.

 

 

Dans le tome 23, “Le téléphone de l’angoisse”, Brice est l’objet de coups de téléphone étranges. Une voix déguisée par électronique lui ordonne de commettre des actes de vandalisme, en le menaçant de représailles. Il l’ignore, bien sûr, mais lorsqu’une voiture lui fonce dessus et lui casse la jambe, il comprend que ce ne sont pas des menaces en l’air. Il semblerait que le responsable, qui se fait appeler Nernit, a envoyé une jeune fille pour le punir, elle-même victime d’un chantage si elle refuse d’accomplir ce méfait. En utilisant ses connaissances scientifiques, Tic-Tac parvient à identifier leur ennemi: une entité informatique qui n’existe sur internet. Le contact est vite pris et Nernit n’a qu’une exigence pour cesser ses menaces: qu’on lui construise un corps. Et Tic-Tac accepte de s’en charger. Il provoque alors l’incompréhension de tous ses amis, qui se demandent s’ils ne doivent pas s’opposer à lui. La division du groupe pour le coup est profonde et on se demande longtemps si Tic-Tac, pourtant le membre le plus intelligent du groupe, n’a pas mal tourné ou perdu les pédales façon savant fou. On attend la fin avec impatience pour savoir le fin mot de sa décision et sa confrontation avec Adam, leader naturel du groupe apporte une gravité inattendue dans la série.

Tic-Tac est d’ailleurs mon personnage préféré sur cette série. On ne connaît pas son véritable nom et il n’est connu que sous le sobriquet dû aux quatre montres qu’il porte en permanence, arguant que sa famille est disséminée aux quatre coins des Etats-Unis, chacun sous un fuseau horaire différent. Il vit seul et s’étale peu sur sa famille ou sa vie privée, et reste souvent étranger aux querelles adolescentes de ses camarades. Il garde la mesure en toute circonstance, fait preuve de maturité et de détachement de manière parfois un peu déconcertante et est souvent celui par qui la gravité revient dans les intrigues. Son évolution au cours de la série lui donne l’occasion de montrer de plus en plus son mélange de sang-froid et d’esprit d’équipe et c’est surtout parce que je voulais voir la place qu’il prendrait dans le groupe que j’ai regretté l’arrêt de la série.

Je me suis donc régalée en relisant cette petite série “madeleine de Proust”, avec tous les défauts de son genre, mais vraiment à part et de qualité pour son créneau.

La note de Mélu:

Note 5

Un mot sur l’auteur: Christopher Pike est le pseudonyme de Kevin McFadden (né en 1954), écrivain américain pour la jeunesse spécialisé dans le fantastique.