prophets 1Depuis la chute des anciens dieux, la cité de Berccia a sombré. Ce n’est plus qu’une ville fantôme, détruite, hostile, peuplée de créatures terrifiantes, où les forces de la nature se déchaînent. Les rares habitants se terrent dans des abris de fortune, dans des édifices en ruine. Parmi eux, six adolescents autrefois enlevés par Falcone et élevés pour en faire des machines à survivre et à tuer. Depuis, ils ont quitté leur mentor et tortionnaire, pour tenter de vivre enfin libres et apaisés, mais Berccia ne fait pas des cadeaux: la violence et la mort font partie d’eux, indubitablement. Liés par une force inexplicable qui en fait une fratrie très soudée, ils ont aussi en commun une quête, guidés par un étrange rêve prémonitoire qu’ils font tous. Mais la puissance et la violence de ces enfants tueurs, au coeur des Mille Murmures, leur refuge, rassure les habitants autant qu’elle les inquiète. Pourtant, Shoei approche, à leur recherche: dans l'espoir de ramener l’âge d’or des dieux défunts, il doit les convaincre de le suivre.

On prend une grande inspiration: voici quelque chose qui n’est pas d’un abord facile. Nous voici plongés dans un univers absolument fascinant. Ville maudite jusqu’à son coeur, Berccia fait réellement froid dans le dos. Quand elle n’est pas accablée par une chaleur infernale, ce sont les tremblements de terre qui la ravagent. Et dans ses rues dévastées, on croise des créatures innommables et mortelles. Je crois que c’est ce qui m’a le plus plu dans ce roman: la description de ce paysage apocalyptique et de ses dangers, de ses souterrains et de ses habitants qui se soutiennent tout en s’épiant du coin de l’oeil tant le voisin peut aussi être l’ennemi. J’ai adoré les courses-poursuites dans les méandres de Berccia et dans ses rues détruites, et je m’y suis tout de suite sentie happée.
Les personnages eux aussi ont de quoi impressionner. Leur entrée, d’ailleurs, est particulièrement soignée: l’un après l’autre, ils entrent dans l’arène, prêts à en découdre. Et ça ne pardonne pas: chacun dispose d’une arme aussi élégante qu’affutée qu’il maîtrise à la perfection, et chacun apporte un caractère bien personnel qui participe à une équipe aussi variée que soudée. Le portrait de chacun répond donc à une esthétique très travaillé, parfois au détriment de la vraisemblance car je vois mal une guerrière accomplie se bagarrer en jupon et corset, ou même cheveux détachés, mais il faut avouer que ça a de l’allure. Et ça fonctionne: je me suis attachée à la mélancolie de Mei Jean, à la sagesse de Sha’an et surtout au caractère revêche de Ryan et au bagou de Ta’enz qui apportent un peu de naturel bienvenu dans cet univers qui m’a parfois semblé un peu artificiel (avouez que c’est quand même pratique qu’il y ait pile trois filles et trois garçons, tous différents mais complémentaires et tous très doués avec une arme différente, ça fait plus joli sur la couverture…).
Heureusement donc, passé leur abord un peu trop scénarisé, les six héros soulèvent des thématiques que j’ai trouvées passionnantes. Car nous les découvrons au moment où ils se sont affranchis de leur mentor et de leur enfance si noire. Pourtant, à chacun de leur combat, on les sent vibrer, comme s’ils savouraient le fait de donner la mort: ils ont donc un côté terrifiant, comme s’ils étaient définitivement corrompus malgré leur haine pour Falcone. Et de la même manière, on les sent perdus à l’idée de se débarrasser de lui, car après tout, ils ne connaissent que cela, et il n’est pas si simple pour eux d’imaginer un monde dans lequel leur lutte pour la survie ne serait pas leur unique horizon. Liberté, servitude, paix, combat, tout cela est mis en question de manière fort habile, porté par cet étrange malaise provoqué par des héros qui ont tout des tueurs de sang-froid dans une scène, et tout des ados en ébullition dans l’autre.
Là où par contre j’ai eu plus de mal, c’est sur le style général. La langue, très soignée, presque exigeante, m’a pourtant paru inutilement ampoulée, comme si elle ne s’autorisait pas à aller à la simplicité: il faut absolument qu’on en rajoute dans les commentaires, dans l’explicitation, dans l’interprétation, dans l’effet de style, dans l’ambiance, alors que la plupart du temps, les images et les actions sont suffisamment évocatrices. J’ai souvent eu l’impression qu’on cherchait à me sous-titrer l’intrigue à laquelle j’assistais, intrigue qui, pendant ce temps-là, n’avançait finalement pas beaucoup. Les héros sont par exemple la plupart du temps désignés par “ses frères et soeurs d’arme” ou “les adolescents” alors qu’ils ont des prénoms qui suffisent parfaitement. Alors oui, on soigne l’ambiance, on pose des jalons en entretenant soigneusement le mystère à grand renfort d’ellipses et de sous-entendus annonciateurs, mais au final, j’ai fini le tome en restant sur ma faim côté intrigue. Le défaut typique des “tome 1”, me direz-vous. J’espère sincèrement que les suivants sauront gagner en efficacité, parce que l’univers autant que la qualité certaine de l’écriture sont prometteurs et méritent largement d’être mieux exploités.

La note de Mélu:

Note 4

Une jolie promesse à confirmer.

Un mot sur l’auteur: SoFee L. Grey est le nom de plume de Sophie Abonnenc (née en 1986). D’autres de ses oeuvres sur Ma Bouquinerie:

créature