la vie devant soiMomo est un enfant de pute. Mais un vrai, attention. Comme tous les enfants qui vivent chez Madame Rosa. Cette ancienne prostituée met un point d’honneur, depuis qu’elle a arrêté elle-même le métier, à recueillir les enfants que les putes ne peuvent élever. Pas contre rien, par contre, elle tient à recevoir régulièrement l’argent en échange des bons soins qu’elle fournit à ces enfants. D’ailleurs, pour Momo, plus personne ne paye. Enfin, ça, c’est officiellement, parce que Madame Rosa, elle les aime, ses petits, et même si ils lui rapportent rien, elle trouve bien un moyen. Même si Madame Rosa a d’autres soucis en ce moment. Parce qu’elle vieillit, Madame Rosa, et ses trop nombreux kilos l’empêchent d’être aussi active qu’elle le devrait. Et sa santé n’est plus ce qu’elle était. Elle sent la mort venir. Pourtant elle en a vécu, des choses, Madame Rosa, surtout lorsque les Allemands ont déportés tous les siens pendant la guerre. Alors Momo fait ce qu’il peut pour que Madame Rosa n’aille pas mourir dans un hôpital et que lui n’aille pas à l’assistance publique.

Ce livre est surtout célèbre pour avoir été l’objet d’une des plus belle mystification du monde littéraire, puisqu’il a permis à son auteur, Romain Gary, de décrocher un deuxième prix Goncourt sous le pseudonyme d’Emile Ajar. Et je dois reconnaître qu’il le mérite. L’auteur donne la parole à Momo, le gamin de personne. Et Momo, quand il parle, c’est avec un vocabulaire plus que fleuri, sauf quand il essaye d’utiliser des mots compliqués, comme “proxynète”. Momo d’ailleurs à dix ans, ou peut-être quatorze, on ne sait pas trop. Momo, ce qu’il veut, c’est rester avec Madame Rosa, parce qu’elle l’aime. Et il est profondément touchant, avec ses grands idéaux purs qui vont à contre-pied total de la morale bien pensante et bourgeoise de ceux qui vivent dans les beaux quartiers. Au début, le roman est donc un peu fouillis, parce que Momo ne sait pas vraiment encore ce qui lui arrive, mais en cours de route, Momo mûrit et toute la fin du roman, dans lequel Momo et Madame Rosa se sauvent mutuellement, est une sublime histoire d’amour.
Ce qui est tout particulièrement prenant, c’est le ton si léger, si enfantin parfois, si naturel avec lequel Momo évoque les pires horreurs: la mort, la prostitution, la maladie, la déchéance, tout cela est l’environnement quotidien de Momo qui s’en accommode avec une détermination aussi simple que farouche. Quant à Madame Rosa, énorme, malade, en train de pourrir sur place, qui sombre par moment dans des moments d’absence totale, elle inspire une immense sympathie, elle qui amène rigoureusement ses enfants de pute chez le médecin, qui redoute le cancer comme le pire de ses cauchemars après Hitler, et qui demande volontiers l’aide de Lola son amie ancien boxeur maintenant travesti, ou du vendeur de tapis qui fait lire du Victor Hugo à Momo.

La note de Mélu:

Note 5

Un roman à la fois aussi sombre et aussi lumineux, chapeau!

Un mot sur l’auteur: Romain Gary (1914-1980) est un auteur français d’origine russe.