médée

Dans les rues, ce sont les chants et les festivités. Devant sa roulote, Médée maudit ces réjouissances. Et il y a de quoi. Ce qu’on célèbre, c’est le mariage de Jason et de Créuse. Or Jason est le compagnon de Médée, celui avec qui elle a eu deux enfants, celui pour qui elle a trahi son peuple et quitté son pays. Autant dire que ces noces la mettent au supplice et qu’elle fait tout pour ne pas entendre tout ce bonheur. Mais c’est d’autant plus difficile lorsque tous la somment de rentrer chez elle. C’est officiel, elle est désormais de trop.

Cette très courte pièce de théâtre sait concentrer l’intérêt en très peu de temps. On prend l’histoire de Médée au moment où elle est le plus dramatique: elle a déjà été remplacée, elle sait sa situation perdue, mais elle n’a pas encore commis l’horrible crime qui la rendra célèbre. Statique, bien plantée à l’endroit que l’on voudrait qu’elle libère, elle occupe la place. Devant elle se succèdent tous les personnages qui essayent, les uns après les autres, de la jeter dehors. Sa rivale, par contre, jamais on ne la verra et l’intensité grimpe peu à peu: qui la fera céder? Qui la fera sortir de ses gonds? Jason va-t-il la mépriser jusqu’au bout, la faire expulser clandestinement ou aura-t-il la décence de venir rompre proprement?
Et très vite, davantage qu’une crise de couple, c’est sur une crise plus globale que la pièce met l’accent. Car plus qu’une compagne devenue gênante devant un mariage qui arrange tout le monde politiquement, Médée devient une étrangère. Celle qui vient de loin, d’un autre pays, et qui n’a aucune légitimité dans ce royaume ni dans cette famille. C’est amusant de constater comment l’étrangère était bienvenue lorsqu’elle choisissait de suivre Jason, de l’aider à conquérir la toison d’or, et comment elle devient indésirable maintenant qu’elle n’appartient plus à la tribu. D’ailleurs, au départ, c’est un messager qu’on lui dépêche, pour lui signifier qu’elle devrait partir, discrètement. Et plus qu’une vengeance d’ordre familial, lorsque Médée se retournera ensuite contre ses enfants, cela devient un acte auto-destructeur, un saut vers la mort dans lequel elle veut entraîner le plus de monde possible.

La note de Mélu:

Note 5

Un bel exemple de réinterprétation du mythe.

Un mot sur l'’auteur : Jean Anouilh (1910-1987) est un dramaturge français et metteur en scène. Il avait pour habitude de classer ses pièces en pièces noires, pièces roses, pièces brillantes, pièces grinçantes, pièces costumées, pièces baroques, pièces secrètes et pièces farceuses. D’autres de ses oeuvres sur Ma Bouquinerie:

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