19 poèmes industrielsLes poèmes de ce recueil dissèquent notre monde moderne. Les “Manipulations” racontent toutes les images dégradantes, révoltantes, avilissantes que la télévision nous balance dans la plus totale indifférence. Elle, quand elle s’assoit dans un café, ne pense qu’à ce que Eux peuvent lui offrir comme cadeaux et s’étonne d’être seule et de n’avoir rien. Quant à cette sacro-sainte Liberté, dont tout le monde se réclame, que tout le monde veut défendre, que tout le monde cite comme des “Perroquets”, qui est réellement capable de dire liberté de quoi? Le métro-boulot-dodo, lui, ressemble d’avantage à un “négrier” qui emmène  les travailleurs dans un bus pour nettoyer le sol, gagner trois francs qui leur seront taxés. Le bruit, assourdissant, lassant, porte sur les nerfs au point que le “silence subtil” lui-même surprend. Tomberons-nous dans le “Filet”, le piège du réseau qui nous prive de note identité? Ou aurons-nous d’autres “Ambitions”, être heureux, serein, profiter et exploiter l’autre?

Il est toujours délicat de parler de poésie. Ce que l’on y recherche est tellement subjectif! Ici, le parti pris est de parler du monde moderne dans tout ce qu’il a de désenchanté. N’espérez donc pas retrouver des rimes, des images harmonieuses, des strophes calibrées. Chaque poème crée ici son propre rythme. Je dois avouer que parfois, j’ai eu un peu de mal à y adhérer. Mais la plupart du temps, je me suis surprise à entendre chaque texte déclamé à mon oreille avec une pertinence surprenante et je pense que ces textes gagneraient à être mis en voix, voire en musique.
Avec sévérité, dureté, ils constatent que nous vivons dans un monde déshumanisé. Un simple journal télévisé devient une succession d’images toutes plus poignantes les unes que les autres qui pourtant retombent comme un soufflé une fois le générique passé. Le travail est avilissant, sans but ni sens, comparé à un esclavagisme volontaire. On ne sait même plus la valeur des grands mots dont on se réclame. L’homme n’a jamais été si libre et il n’a pourtant jamais été si prisonnier: les menottes et prison qui surgissent dans la fin du recueil sont bien les fruits même du progrès. Un petit extrait choisi:

19 poèmes industriels002

Le Filet

Subissant le siège
Je vois bien quel piège
Nous est tendu
Nous sommes attendus

Est-ce votre adresse
Trucmuche @çapresse?
Votre nouveau nom?
Nous vous détenons

 


Là est peut-être le seul reproche que je ferai à ces textes. Je les ai trouvé terriblement sombres, et les seuls notes un peu moins soumises sont celles qui se mettent à la place de l’oppresseur, comme si le seul moyen de relever la tête était d’être du côté des méchants. Et si le dernier poème encourage à “Mourir d’être privé de soi-même ou Etre soi-même et en mourir”, j’ai bien l’impression que la seule note positive consiste à être libre dans sa tête, dans sa conscience, mais que cela ne permet pas vraiment de se soulager d’un monde aussi sombre, ni pour y vivre ni pour le changer. J’aurais aimé que les poèmes ne se contentent pas d’un constat un peu désespéré d’un monde industriel sans âme, et qu’ils aient un peu plus de poigne aussi dans la révolte.
En revanche, j’ai tout particulièrement aimé les illustrations: aux couleurs franches et violentes, elles participent à faire de chaque poème un véritable instantané, un moment à l’intensité grave. On est presque mal à l’aise de voir ces visages en gros plan et ces contrastes frappants. Cela donne un objet-livre très réussi.

La note de Mélu:

Note 4

Convaincant, mais il manque un petit pas encore pour que ça me parle complètement. Un grand merci aux éditions World Crisis Crew pour cette lecture.

Un mot sur l’auteur: Pascal Scheidegger est un poète suisse, dessinateur en bâtiment de métier.

pascalscheidegger-page-001

 

logo 3 questions

 

Mélu: Quel a été votre parcours pour vous amener à l’écriture et à la poésie ?

Pascal Scheidegger: Lorsque j'étais écolier, contrairement à la plupart de mes petits camarades, j'aimais rédiger les rédactions obligatoires. L'imagination me venait sans faire d'efforts. Plus tard les cartes de voeux et les lettres en tous genres coulaient tout aussi aisément.
Mais mon métier m'orientait naturellement vers le dessin et la peinture. Et après m'être équipé en conséquences je me suis rendu compte des contraintes: beaucoup de matériel à utiliser, un lieu calme à préserver, une lumière à retrouver, une dépense financière continuelle etc.
Il m'était difficile de partager mes sentiments et mes impressions, mes observations et mes conclusions avec ce moyen artistique.
C'est lors d'un voyage en Irlande que l'écriture est revenu se présenter à moi. Eloigné de mon chevalet et de mes pinceaux comme de mes crayons et de mon bloc à dessiner je n'avais plus qu'un cahier et un stylo. Du coup je me suis mis a noter ce que m'inspirait : paysages, gens et situations et ce peu importe le lieu dans lequel je me trouve, un pub, dans le bus ou le train, la salle d'attente du dentiste...
Peu cher, transportable facilement et sous la main immédiatement voilà le moyen de dire ce qui me transperce, caresse, réjouis ou attriste.

Mélu: Beaucoup de vos poèmes montrent une vision du monde assez pessimiste, même si certains se montrent plus combattifs. Pourquoi ce choix d’écrire surtout sur ce qui ne va pas ?

Pascal Scheidegger: Voilà quelque chose qui est indéniable. Mon parcours de vie fait que je suis resté un écorché vif, même si l'entier de ma vie a changé lorsque j'ai choisi de devenir chrétien. Je suis quelqu'un qui ne supporte pas l'injustice de quelque sorte que ce soit. Quand on est allergique à une injustice on est plus attentif à toutes injustices. Pas uniquement pour la dénoncer (quoique ce soit nécessaire !) mais aussi pour éviter d'y tomber à son tour (quoique ça arrive parfois quand-même !).
Les poèmes de ce recueil sont effectivement assez pessimistes mais ils ne représentent pas l'entier de ma production poétique.

Mélu: Vos poèmes sont peu nombreux et parfois très courts. Etes-vous tenté par un mode d’expression plus étoffé, pourquoi pas un roman ?

Pascal Scheidegger: Il y a quelques années une amie m'a fait remarquer que les poèmes d'un précédent recueil (Le Cycle) étaient trop longs et dans le même temps un ami me disait qu'il avait énormément aimé le plus long de ces poèmes (plusieurs pages !). Le fin mot de l'histoire est que l'amie a bien argumenté pour les textes courts et que je m'y suis essayé, avec un réel bonheur.
Un autre bonheur est l'écriture de nouvelles courtes. Pour l'instant elles sont en phase de re-re-correction et re-re-lecture...
Quant à écrire un roman, l'idée suis son cours mais certainement pas dans l'immédiat.

***

Un grand merci à Pascal Scheidegger pour ses réponses à mes questions!

challenge petit bac

catégorie “chiffre”