la couleur des sentimentsNous sommes à Jackson, Mississipi, au début des année 1960. Les riches familles blanches boivent du thé, refont le monde, jouent au bridge et font des enfants. Autour d’elles, des bonnes noires en uniforme immaculé astiquent leurs maisons et élèvent leurs enfants. Enfants qui pour le moment leurs vouent un amour sans nuage mais qui, une fois grands, les mépriseront comme les méprisent leurs parents. C’est ce que se dit Aibileen, qui s’occupe de la petite Mae Mobey que sa mère Miss Elizabeth a mise au monde mais n’élève pas. Aibileen a appris à baisser les yeux, pour ne pas se retrouver comme Minny, son amie qui vient encore d’être renvoyée pour avoir répondu à son employeuse. Pourtant, il faut serrer les dents lorsque Miss Hilly, qui se targue de grandes idées sociales, décide que c’est tout de même scandaleux que les domestiques noirs soient obligés d’utiliser les mêmes toilettes que les blancs et annonce son intention de demander à ce qu’une loi oblige l’installation de toilettes qui leur soient réservés, au fond du garage par exemple. Parmi les amies de Miss Elizabeth, il y a pourtant Miss Skeeter, qui ne semble pas décidé à se marier et à buller comme ses camarades, mais qui a fait des études et se verrait bien journaliste. Son premier emploi: rédiger la chronique ménage. Oui, mais elle n’y connaît rien, alors elle demande à Aibileen de l’aider. La voici qui entre peu à peu dans le monde silencieux des bonnes noires, qui savent tout faire, qui sont si indispensable et qui pourtant ne sont rien.

Ce livre a fait l’unanimité et tout le monde s’accorde pour en vanter les mérites. Pour ma part, c’est une élève qui me l’a conseillée. Alors pour une fois qu’une élève me conseille un pavé de plus de cinq cent pages, je me devais de suivre le conseil. Et je ne regrette pas: ce roman regorge de qualités. L’écriture d’abord, est extrêmement fluide et agréable. Le roman fait alterner les chapitres écrits du point de vue d’Aibileen, Minny et Skeeter, ce qui rend les choses très dynamiques et surtout, le ton change de l’une a l’autre: plus violent pour Minny, plus raffiné pour Skeeter… On a donc l’impression très nette de changer de personnage sans se perdre.
L’histoire quant à elle, aborde un sujet dur sous un angle poignant. On y fait bien sûr allusion de loin à Rosa Park ou à Martin Luther King, grandes figures de la lutte contre le racisme anti-noir dans cette Amérique ségrégationniste. Mais là, l’auteur choisit de montrer avant tout les relations affectueuses entre les blancs et les noirs. Aibileen raconte le nombre de fois où les enfants qu’elle a élevé l’ont appelé “maman”, la réclament à la place de leur mère. Skeeter elle-même évoque avec tendresse Constantine, la bonne qui l’a vue grandir et qui a disparu sans que sa mère lui dise ce qui s’était réellement passé. Le racisme ordinaire, légal, institutionnalisé, qui les dépersonnalise au possible, qui leur nie même leur statut d’être humain en leur donnant le droit d’être abattus en pleine rue sans que personne ne bouge, en est d’autant plus révoltant. Car là où le roman est le plus poignant, c’est sur les silences, sur la passivité, la difficulté qu’on a à faire parler ces bonnes, cette soumission avec laquelle elles restent des moins que rien. Sans les juger, on ne peut que se rendre compte à quel point la pression est forte: la peur d’être renvoyé sous un prétexte aussi odieux que faux, la peur d’être frappé ou tué en toute légalité. L’inertie de cette situation est d’ailleurs peut-être ce qui porte préjudice au livre, qui s’avère finalement long, très long à entrer dans le vif du sujet et à le faire avancer.
Malgré cela, on suit avec avidité les intrigues qui se ramifient soigneusement. Skeeter se rangera-t-elle en bonne épouse blanche convenable ou sera-t-elle la journaliste engagée qu’elle peut être dans cet épisode clé de l’histoire des droits civiques?? Qu’a fait Constantine pour mériter d’être chassée? Qu’a fait Minny pour être renvoyée aussi violemment et dénigrée auprès de toutes les employeuses potentielles? Jusqu’où Miss Hilly ira-t-elle pour empêcher les Noirs d’utiliser les mêmes toilettes qu’elle? Autant de fils qui se tissent tout doucement pour créer une histoire qui marque par sa sobriété même, sa discrétion, car même si le bouleversement est en marche, plus que les révoltes, ce sont ici les sentiments qui font bouger les choses.

La note de Mélu:

Note 4

Un roman qui se lit tout seul à mettre entre toutes les mains.

Titre original: The Help (traduit de l’anglais)

Un mot sur l’auteur: Kathryn Stockett (née en 1969) est une romancière américaine.

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catégorie “couleur”