créatureUn soir, un créateur épuisé par sa journée de travail, obsédé par une femme qu’il désespère de satisfaire, prend la plume et la pose sur le papier. La créature prend forme, doucement. Elle se révèle au gré du crayon qui épouse ses formes en même temps qu’il les trace. Elle se laisse faire, elle boude un peu lorsque le crayon se fait un peu trop insistant. Elle murmure, retient la mine, puis rend un peu les armes. Rancunière, provocatrice, elle se cache, se dérobe à celui qui essaye de la faire naître du papier. Le tête-à-tête devient duel, et difficile de dire, des deux êtres qui sont chacun à un bout du crayon, lequel manipule l’autre.

Un très bref résumé puisqu’il s’agit ici d’une nouvelle de quelques trente pages, et que je ne voudrais pas déflorer le fascinant ballet qui se livre entre l’homme et sa femme de papier. On plonge immédiatement dans le monde de ce narrateur, qui s’évade en essayant de donner forme à une femme sur le papier et qui se retrouve pris au piège de sa propre création. Ici, le dessin qu’il forme est un personnage à part entière, qui prend peu à peu le pas sur le narrateur, qui l’obsède, qui le mène par le bout de la mine en essayant de tracer elle-même sa destinée et de prendre corps de plus en plus. Une réelle tension se crée, dans un dialogue muet, un véritable combat né du désir même du créateur, qui lui refuse de laisser lui échapper la créature, une femme sur laquelle il a la main et qu’il peut manipuler au gré de son désir. Et plus on avance, plus on se demande qui en sortira vainqueur.
L’écriture est tout particulièrement soignée et habile: elle parvient à donner à une créature de papier l’épaisseur d’un personnage à part entière, elle parvient également à lui donner une parole, une volonté, des cris sans utiliser le moindre dialogue, donnant une étonnante tension à cette longue dispute silencieuse. La créature ne cesse de prendre chair pour mieux retourner à son encre:

 Le vent se renforce un peu, et entre ses cuisses vient se froisser le voile qui la couvre impudiquement. Elle me glisse un regard en coin. Je la laisse dans la morsure de ce froid nouveau, peut-être parce que je ne peux faire autrement, peut-être parce que je ne voudrais pour rien au monde le voir en réchapper. Son univers d’encre et de papier la tient près de moi toujours, petite chose qui me modèle et qui me construit quand le sol sous mes pieds perd toute évidence toute consistance, son univers d’encre et de papier est une prison dans laquelle je voudrais crever, alors pourquoi devrait-elle en trouver la clé?” 

Je suis tout simplement bluffée!

La note de Mélu:

Note 5

Un petit moment de grâce.

Un mot sur l’auteur: Sophie Abonnenc (née en 1986) a aussi signé la série fantasy Prophets sous le nom de SoFee L. Grey. Et c’est aussi elle qui a composé l’image de couverture de ce livre! Je vous recommande d’ailleurs le blog de présentation du livre qui montre le dessin original. Un grand merci à elle pour sa gentille dédicace!

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