SpiC’est d’abord sa voix, dans le téléphone, qui lui a plu. Dès le lendemain, Simon passe la chercher à la sortie de son travail de télévendeuse dans sa belle voiture rouge. Il est avec sa soeur, Sybil, “une jeune fille blonde comme un conte de fées”. Ils sont blonds, ils sont riches, ils cherchent une amie, de préférence une comme Nadia, avec une jolie voix et des beaux cheveux mais un jogging Carrefour et qui habite cité des Esselières, histoire de faire enrager leur mère. Et comme Nadia n’en peut plus de ce job, de sa cité, des Frères et des bandes qui la hantent, de ses rêves de journalisme qu’elle voit s’éloigner, comme Simon revient la chercher pour l’emmener dîner et qu’elle ne peut rien refuser à ses yeux verts, elle accepte de se rapprocher de cette drôle de famille où le frère et la soeur ne font rien l’un sans l’autre…

Arriver à dire autant de chose, à tracer autant de personnages poignants, à raconter autant de drames personnels en si peu de pages et le tout avec une poésie et une virtuosité verbale pareilles relève tout simplement de l’exploit. J’ai été immédiatement prise dans cette prose ornée, ciselée, qui mêle le langage populaire voire vulgaire de la fange urbaine à tout l’onirisme d’une véritable amoureuse de la beauté. Et comme je suis sensible à la belle langue, je me suis lancée dans cette lecture avec des a priori très positifs. Le personnage de Nadia a un profil plutôt banal dans les romans qui parlent des cités: coincée dans une morne cage de béton dont elle ne rêve que de sortir, obligée d’arrêter ses études pour prendre un travail peu reluisant, guettée par les extrémistes musulmans comme par les petits caïds qui l’entraîneraient bien dans une cave, elle évoque son quotidien avec un cynisme qui m’aurait paru vite plat sans ce style si soigné et sans le contraste que forment les “gosses de riches” qu’elle rencontre. D’abord parce que Simon, c’est son Prince Charmant à elle, celui qui fait danser des étoiles dans ses yeux et qui lui inspire des envolées lyriques dont lui-même serait bien blasé tant elles font partie de son quotidien. Le monde devient magique pour elle alors que ce n’est qu’un univers banal pour lui, et elle le sait. On oscille savoureusement entre la bluette amoureuse et le réalisme social cru dans une même phrase. Et lorsqu’elle se demande si elle a vraiment sa place dans cet étrange duo, lorsqu’elle se maudit d’avoir pu penser que Simon offrirait cette bague à quelqu’un d’autre qu’à sa soeur, lorsqu’elle se demande si elle n’est pas que la “beurette de compagnie”, lorsqu’elle se doute que Sybil aime à se glisser entre Simon et elle, l’histoire prend une tournure plus sombre, plus malsaine, déjouant tous les pièges de la facilité.

Quelques extraits qui m’ont marquée:

Simon s’arrête en bas du puits. Nom d’un loukoum, qu’est-ce que j’aime ses petits cheveux raides, façon hérisson blond et mal réveillé. Les bruns frisés me rappellent le troupeau et puis ici, ils ne font pas tache. J’aime que Simon tache bigrement sur mon décor. Au cœur de sa tache je suis sauvée, la cité ne m’effacera jamais.

Simon et Sybil vivent chez leur mère, comme moi. Premier et dernier point commun. Eux habitent un quartier feutré où même les clebs qui promènent leurs vieux ont l’air de porter des pantoufles.

La note de Mélu:

Note 5

Une nouvelle qui remue, réussie à tous points de vue.

Un mot sur l’auteure: Elen Brig Koridwen est une auteure française qui a obtenu avec cette nouvelle le prix Albertine Sarrazin et qui la publie actuellement sur son blog. Merci infiniment à elle de me l’avoir envoyée en entier! D’autres livres du même auteur sur Ma Bouquinerie:

elie et lapocalypse

PHOTO DE LA COUVERTURE FICTIVE: Aymeric Burlureaux (source)