le meurtre des nuagesL’auteur: Lil Esuria (née en 1988) est une jeune auteure française qui a construit son pseudonyme sur un verbe latin, esurio, qui signifie “avoir faim”…

Le livre: Max est un jeune homme taciturne, isolé, peut-être un peu trop romantique, un peu trop prompt à boire. Il admire de loin Alice, une fille de sa classe, mais n’ose pas l’aborder. Il aime les femmes, pourtant, il les idéalise même. Et il aime écrire. Il couche ses pensées sur le papier, ses fantasmes, sa vie telle qu’il aimerait qu’elle soit. Et au fur et à mesure qu’il les développe sur le papier, ses rêves prennent corps dans la réalité. Alice devient sa petite amie. Mais il lui en faut plus: provoquer le destin en écrivant les choses pour qu’elles deviennent réelles? Il commence par sa jolie professeure d’histoire, avec qui il s’invente par écrit une liaison. Et elle aussi finit par se jeter dans ses bras.

Ce roman nous plonge dans l’esprit torturé de Max. Tantôt nous lisons ce qui lui arrive, tantôt nous lisons ce qu’il écrit, en sachant que très vite, pour lui, les deux se confondent et il ne peut plus nous permettre de les différencier. La réalité ne lui convient pas, il dégaine son stylo et la change sur le papier. Se réalise-t-elle sous ses yeux ou dans sa tête, difficile de le dire, surtout pour quelqu’un qui boit de plus en plus avant de se tourner vers des drogues plus dures. Le ton est noir: Max raconte son ascension fulgurante, sa conquête de la fille qu’il aime, puis son orgueilleuse séduction d’une femme mure, mariée, qu’il veut faire ramper à ses pieds, tout en se persuadant qu’aucun des fiasco qui suit ces relations n’est de son fait. Les événements deviennent vite décousus à mesure que Max lui-même s’évade d’une réalité qu’il veut façonner, et son entrée dans un groupe de musique achève de le plonger dans la débauche, persuadé à de nombreux niveaux qu’il peut se permettre à peu près tout. Détestable personnage? En tout cas, il l’affirme, mais je n’ai pu m’empêcher d’éprouver un peu de compassion pour ce personnage de créateur dérangé. La spirale dans laquelle il nous entraîne est en tout cas très réussie, car c’est avec une sorte de plaisir malsain qu’on se demande jusqu’où ira ce poète maudit nouvelle génération. Si le pari était de fasciner et de happer le lecteur, il est réussi haut la main.

La Note de Mélu:

Note 5

Une bonne surprise, et un style très prometteur, puisqu’il s’agit d’un premier roman!

 

logo 3 questions

Mélu: Le Meurtre des Nuages raconte l’histoire d’un jeune homme solitaire qui s’évade et donne vie à ses désirs par le biais de l’écriture. Peux-tu nous en dire plus sur ce rapport trouble et particulier entre écriture et réalité ?

Lil Esuria: Comme tu le dis, c'est un rapport pour le moins particulier. Je suis toujours tiraillée par cette question : l'écriture est-elle l'expression d'une meilleure compréhension du réel ou celle d'un ressentiment, d'une insatisfaction face à celui-ci? Je pense que cette question est d'ailleurs insoluble, et que l'écriture ne serait plus si l'on y trouvait une réponse. Le problème de Max est qu'il traite l'écriture comme un objet, alors que pour ma part, c'est plutôt l'auteur qui est objet d'une écriture qui le dépasse souvent, et c'est aussi ce qui arrive à Max.

Mélu: Après l’écriture, ce sont aussi une vie digne d’une rock star, l’alcool et la drogue qui entraînent ton personnage aux limites de la folie. Pourquoi ses délires littéraires ont-ils débouché sur une telle descente aux enfers ?

Lil Esuria: Comme je viens de le dire, Max traite l'écriture comme un objet, comme un moyen d'étendre son pouvoir, et c'est là son erreur. L'alcool, la drogue, sont des ersatz de vie, des moyens par lesquels certaines personnes prétendent vivre plus (c'est du moins la vision qu'en ont les jeunes, trop peu conscients de ce dont il s'agit vraiment, souvent). Ainsi, alcool et drogue ne sont que des avatars d'une écriture devenue pour Max matérielle, devenue un autre moyen, tout aussi illusoire, de vivre sa vie. Il me fallait montrer que la façon dont il considérait l'écriture, pendant la quasi totalité du roman, n'était pas la bonne. Le moyen qui s'est présenté à moi, c'est de la réduire, puis peu à peu de la remplacer par de vains substituts.
Pour ce qui est de la vie de rock star : c'est aussi un ersatz de réalité. Plutôt que d'être attaché aux vraies choses de la vie, Max vit dans un monde de représentations toutes faites, ce qui montre l'aliénation dans laquelle nous vivons tous, car nos rêves sont souvent peu différents de ceux des autres. J'adore la musique, et comme l'écriture, je pense qu'elle peut faire passer beaucoup de choses. Mais encore une fois Max y voit un moyen et non une fin.

Mélu : Ton écriture est particulièrement travaillée et imagée ; tu cites Baudelaire dans le livre et ses « sublimissimes Fleur du Mal ». Attaches-tu une importance particulière à la musicalité, voire à la poésie de la langue ?

Lil Esuria: Il est important de dire que ce n'est pas moi qui cite Baudelaire, mais Max :). C'est la trace chez lui d'un romantisme qui s'est voulu mouvement de révolte mais qui est victime de son caractère ampoulé. Toujours est-il que j'adore Baudelaire.  Mais l'écriture du Meurtre, contrairement à celle de mes prochains textes, relève beaucoup plus de l'écriture presque "automatique" que d'un véritable désir d'une esthétique travaillée. Ayant écrit ce livre très tôt, je n'avais pas véritablement les moyens littéraires d'interroger mon écriture. C'est devenu capital pour moi il y a très peu de temps, et désormais je travaille beaucoup plus l'image et la musicalité de mon écriture. Lorsque j'ai corrigé mon manuscrit, j'ai surtout fait des ajouts par rapport à la version originale qui était encore plus courte. Mais à 19 ans (l'âge que j'avais quand Isabelle (Marin, éditrice aux Netscripeurs, NdMélu) a accepté de me publier), je n'avais pas trop de véritable pensée littéraire : c'est là quelque chose de trop complexe et mouvant pour prétendre l'avoir aussi jeune. Je ne changerai rien au livre aujourd'hui, parce qu'il doit garder son unité. Il ne faut pas oublier que c'est aussi un jeune homme d'une vingtaine d'années qui écrit : ça n'aurait pas été crédible pour moi de lui donner une capacité à réfléchir la littérature alors qu'il n'est pas capable de réfléchir sa vie, ç'aurait été antithétique. Je suis contente d'avoir réussi à faire passer ce que je voulais faire passer et que ça ait touché certaines personnes, ça n'a pas de prix

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Un immense merci à Lil Esuria pour sa dédicace et pour sa disponibilité à mes questions!