Cette semaine, je m'attache à une photographe et journaliste américaine, née en 1912: Eve Arnold. Elle est surtout connue pour être la première femme à collaborer avec l'agence de photo Magnum, et pour avoir réalisé de nombreuses photographies de Marilyn Monroe, comme celle-ci:

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J'ai découvert cette photo dans un livre consacré à la représentation des lectrices en peinture et photographie. Pourquoi l'avoir choisie? Parce que Marilyn Monroe fait partie de ces personnalités dont l'image est ultra-connue de tous et qui dépasse de loin la petite personne de Norma Jean. Elle qui a cultivé son image de blonde superficielle et en a fait son fond de commerce laisse beaucoup d'ombres sur sa vie personnelle. Marilyn est en bikini, dans son plein rôle de bimbo. Eve Arnold raconte qu'elle a surpris Marilyn entre deux prises de vue, profitant d'une pause pour lire quelques pages de son livre, Ulysse, de James Joyce. Marilyn lui aurait avoué ne pas toujours tout comprendre mais aimer cet exercice difficile que de suivre le roman.
Voici pour la petite histoire. D'abord, si Marilyn lit réellement James Joyce, je lui tire mon chapeau: ce livre est réputé pour être d'une écriture un peu ardue (certains me contrediront peut-être, mais bon, tout de même, ce n'est pas Marc Lévy). Pour rester sur le côté "photo sur le vif", j'avoue que je ne suis pas complètement convaincue: quand vous faites une pause au boulot, vous, allez-vous vous installer contre un tronc d'arbre comme ça? Moi, ça me paraît louche. Et c'est justement pour cela que j'aime cette photo: elle représente une personne dont la quasi totalité de la vie a été publique, mise en scène, filtrée par les caméras et où le moindre éclair de spontanéité que devrait apporter le support photo apparaît immédiatement comme suspect. Cette ambiguïté est ici renforcée par le profond contraste entre la blonde platine en maillot de bain (et tout ce qu'elle véhicule) et le sérieux du livre ancien auquel répond son visage concentré. Et pourtant, le flou, voire la méconnaissance de la personne de Marilyn Monroe nous empêche de conclure trop vite à la mise en scène. Et voici surtout pourquoi j'ai choisi cette photo: malgré toute son auréole de naturel, elle est torpillée malgré elle par tous ses fantômes artistiques donc artificiels qui la maintiennent dans un flou... artistique!

Alors? Convaincus?