un_secret_grimbertUn narrateur évoque ses blessures d'enfance. Sa solitude d'abord: il s'invente un frère, un grand frère avec lequel il joue et se bat. Puis son nom: transformé, il a occulté un "n" par un "m", un "g" par un "t". Enfin, sa santé fragile: maigre, chétif, un gros creux sous le plexus, il ne trouve pas la fierté dans le regard de ses parents, tous deux grands athlètes. Peu à peu, des traces se manifestent d'un passé dont il n'a pas conscience: un chien en peluche trouvé dans le grenier, une circoncision injustifiée, de surprenantes réactions de son père devant des films sur la Shoah. C'est Louise, sa voisine et confidente, qui va tomber le masque et lui révéler le secret que cachent ses parents.

Quel plaisir d'ouvrir un livre et de ne pas pouvoir s'arrêter avant de l'avoir refermé! Ce récit à la première personne où le narrateur se confond volontiers avec l'auteur dissimule tout et se révèle lui-même peu à peu au lecteur. Rien ne laisse présager, en ouvrant ce livre, que nous allons lire une histoire concentrationnaire. Mais en est-ce vraiment une? C'est aussi un récit d'enfance, dans les règles de l'art de l'autobiographie: le psychanalyste étudie et questionne l'enfant qu'il était, le fantôme de ce frère plus tellement imaginaire qui va en convoquer tant d'autres et qui va relier la petite histoire et la grande Histoire. Cependant, le ton analytique n'est pas synonyme de froideur: l'émotion tombe juste, le tragique aussi, le tout associé d'une grande pudeur et retenue. Le lecteur est doublement sollicité dans ce livre: le ton, volontiers allusif, l'oblige à déduire et reconstituer l'histoire qu'il lit alors qu'il la connaît par cœur, l'ayant lue dans tous ses cours d'histoire.
Enfin, ce livre achève de me convaincre qu'il émerge aujourd'hui une véritable littérature post-concentrationnaire, représentée par Art Spiegelman et Bernhard Schlink entre autre, qui pose de nouvelles questions: nous qui n'avons pas connu l'horreur, comment se situer par rapport à nos parents directs, nos proches qui eux, l'ont vécu?

Un petit chef-d'oeuvre à ne pas manquer.

Un mot sur l'auteur: Philippe Grimbert (né en 1948) est romancier mais aussi psychanalyste. Il a reçu le Goncourt des Lycéens pour le livre dont je parle aujourd'hui.

un secret filmLe film: en 2007, Claude Miller adapte au cinéma le roman de Philippe Grimbert. Le casting est assez impressionnant. Dans le rôle des parents dissimulateurs, on retrouve Cécile de France et Patrick Bruel. De manière évidente, on a voulu jouer la carte du glamour et de la beauté. J'ai trouvé cela assez fidèle: impossible du coup de ne pas voir l'attraction physique entre les deux personnages qui semblent faits pour s'accorder. Face à eux, Ludivine Sagnier, une comédienne que j'aime beaucoup, joue à merveille la petite chose fragile oubliée de l'histoire. On retrouve aussi avec plaisir Julie Depardieu, pleine de sobriété.
La mise en scène est plutôt réussie. On voit le narrateur, rebaptisé François, à différents stades de son enfance soulever la déception de ses parents et voir apparaître le fantôme de ce frère rêvé, puis on le voit adulte à la recherche de son père bouleversé par la mort d'un chien. Comme dans le roman, l'histoire se construit petit à petit, en deux temps, encore que l'évocation de la Shoah apparaît davantage comme une révélation que comme une explication dans le film. La promesse de secret faite par le titre est tenue par le film. Mais ici, le secret est davantage celui que Maxime et Tania, les futurs parents de François, essayent de cacher à tout leur entourage, plutôt que celui que l'enfant souhaite découvrir et qui lui sera révélé par Louise. Moins que l'histoire d'un secret de famille, ce livre est l'histoire d'un secret de couple impossible à assumer dans l'horrible contexte de la déportation. Les deux acteurs phares portent le film beaucoup plus que la quête d'identité du narrateur, et si ce choix oblige à changer un peu l'orientation de l'oeuvre, il est plutôt heureux car c'est lui qui permet toute la tension du film.
On n'échappe cependant pas à quelques longueurs dues au petit côté "film d'auteur", qui mériterait un peu plus de musique ou d'effets pour dramatiser, mais cela reste mon goût personnel. Dans l'ensemble, j'ai passé un très bon moment devant ce film qui reste, en plus, une bonne adaptation.