petits_contes_n_gresL'auteur: Blaise Cendrars (1887-1961) est le pseudonyme de Frédéric-Louis Sauser. Né en Suisse, il est naturalisé français après la Première Guerre Mondiale. Il est connu pour son amputation du bras droit, son long poème La Prose du Transsibérien illustré par Sonia Delaunay et son roman le plus célèbre L'Or.

Le livre: Dix petits contes d'Afrique. Ils racontent le monde, les hommes, la nature. On sait maintenant pourquoi il ne faut pas porter un caïman pour le remettre à l'eau: il est ingrat. On sait aussi que le babouin est un mauvais juge, lui qui préfère finir sa sieste que de punir le coupable qui a fait des trous le tissu du tailleur. Sans prétention, juste pour le plaisir de raconter des histoires, nous voici en pleine brousse où l'on constate que finalement, leurs histoires valent bien celles des blancs. Non mais!
Oh que j'ai aimé ce petit livre. J'aime les petites histoires qui expliquent le pourquoi et le comment du monde, façon mythologie ("Et voilà pourquoi depuis ce jour, les babouins marchent à quatre pattes et non pas debout..."). C'est un vrai plaisir d'y retrouver les schémas universels. J'ai particulièrement aimé l'histoire de l'écho: dans une brousse maudite, un écho incarné par Guinnârou et tous les guinnés reproduit à l'infini tout ce que vous dites et faites. Pratique quand il s'agit de récolter le blé, moins pratique quand il s'agit du fils du paysan qui vole une tige par gourmandise... Et pour conclure sur une note personnelle, je vous raconte la version africaine de l'histoire de la fée Mélusine (non, pas moi, l'originale) que Cendrars nous livre ici:
Il y avait autrefois énormément de nids d'abeille avec beaucoup de miel dedans. Il y avait aussi un homme connu pour sa voracité...
"Quand il trouvait un nid d'abeille, il mangeait tout, le miel, la cire et les abeilles, il ne pouvait pas s'arrêter, il mangeait jusqu'à l'arbre qui portait le nid [...] Un jour, comme il abattait un arbre creux, il entendit brusquement une voix crier de l'intérieur de l'arbre:
- Prend garde, tu me coupes!
Il ouvrit prudemment l'arbre et il trouva une femme couché dans le creux. Elle était fraîche et lisse, et toute parfumée, et elle lui souriait. Elle dit qu'elle s'appelait Outakounoua et qu'elle était le génie du miel.
Comme elle était complètement nue, l'homme cueillit quelques grandes feuilles et lui en fit un pagne. Puis il lui demanda de devenir sa femme. Elle accepta aussitôt, à la condition expresse que jamais il ne prononcerait son nom d'Outakounoua qui signifie l'ogresse-qui-est-dedans.
Ils vécurent longtemps ensemble et ils étaient heureux. [...] Sa femme lui donnait du miel en abondance, et non seulement elle lui donnait du miel à volonté, nuit et jour, sur un simple désir, mais encore elle fabriquait un excellent breuvage avec ce miel, un breuvage enivrant qu'elle brassait elle-même, si bien que l'homme-qui-retourne-toujours-au-même-endroit ne bougeait plus et restait couché dans son ivrognerie, car le pot que lui présentait sa femme ne désemplissait pas. [...]
Un beau jour il appela sa femme, et lui dit:
- Dis-moi donc, comment cela se fait-il que ce pot soit toujours plein, Outakounoua?...
A peine ce nom s'était-il échappé de sa bouche que sa femme s'envola en criant, comme on crie parfois quand on a peur:
- Pourquoi? Pourquoi?
L'homme se précipita en avant, étendit les bras pour la retenir, mais sa femme lui échappa et jamais, jamais plus on ne revit le génie du miel."

Je vous laisse méditer là-dessus....