le_colonel_chabertL'auteur: Honoré de Balzac (1799-1850) est célèbre pour son cycle romanesque La Comédie Humaine dans laquelle il invente le principe du retour des personnages d'un roman à l'autre. Principal représentant du réalisme français, il s'illustre également dans le romantisme et le fantastique.

Le livre:  le colonel Chabert a vaillamment combattu pour la France pendant la guerre et est tombé au champ de bataille. Alors lorsqu'un homme se présente, dix ans plus tard, prétendant être ce Chabert mort depuis longtemps, et voulant récupérer son héritage distribué abusivement, et surtout sa femme, remariée depuis, les notaires doutent. Maitre Derville va néanmoins prendre l'affaire et mener sa petite enquête.
L'histoire est plus qu'émouvante. Sur fond de grands bouleversements politiques et sociaux du XIXème siècle, c'est un drame familiale et amoureux qui se joue. L'histoire est courte, simple, et Balzac a le temps de nous peindre un portrait versatile de femme, une Rosine devenue comtesse qui ferait honte à son avatar vertueux de Beaumarchais. L'auteur sait également jouer de l'épique, décrivant la survie de Chabert enterré avec les autres cadavres, frayant son chemin jusqu'à la lumière. Néanmoins, pour moi, il ne fallait pas que ça dure plus longtemps: je ne suis pas très fan de l'écriture élastique de Balzac, qui fait de la moindre phrase un morceau de bravoure et préfère à l'intensité du discours les grands espaces textuels.
Une bonne manière de retrouver les bons côtés de Balzac sans être trop rebuté par ses mauvais.

colonel_chabert_filmLe film: en 1994, une version cinématographique de ce livre paraît, sous la direction d'Yves Angelo. Le rôle-titre étant confié à Gérard Depardieu, j'avoue avoir été un peu sceptique: Depardieu est souvent... très Depardieu. Quelle belle surprise! Quelle finesse, quel sublime, un jeu à la hauteur du romantisme du personnage au sens hugolien! En effet, Depardieu réussit à faire oublier la plupart du temps sa personne pour rester son personnage, un homme à la fois grotesque, avec son chapeau informe et sa santé mentale défaillante, et sublime par l'émotion qu'il dégage et son attachement à l'honneur. Oui, superbe. Mais ce n'était pas la seule surprise. En effet, c'est une superbe Fanny Ardant, elle aussi généralement caricaturale, qui joue là une femme à la fois terrifiée, fragile mais néanmoins manipulatrice, toute en nuance, magnifique. Quand à Fabrice Luchini, lui aussi si facilement excessif, est ici toute en retenue dans un personnage d'avocat cynique à vous glacer les sangs, délicieux dans une froideur à la fois sobre et piquante. Un peu en retrait de ces trois superbes prestations, André Dussolier campe un comte Ferraud tout à fait convaincant, et l'on retrouve avec plaisir un Daniel Prévôst dans un rôle sévère et rigide d'assistant de l'avocat qui lui va comme un gant. L'on devinera également dans des petits rôles de femme de chambre Julie Depardieu et Romane Borhinger. On en savoure les plans fixes sur des acteurs captivants, véritables portraits balzaciens incarnés.

La mise en scène, quant à elle, n'est pas en reste: de superbes plans enneigés des champs de batailles, des scènes de combats tournées comme des chorégraphies sans pour autant renoncer à la cruauté de la tuerie, de magnifiques contrastes entre le blanc aveuglant des batailles, le noir de l'office de maitre Derville, et le faste doré des appartements de la comtesse. Le plus réussi est peut-être la musique de Régis Pasquier, qui nous entraîne volontiers d'un plan à un autre, suivant que le colonel est confronté à la réalité ou à sa mémoire défaillante. N'attendez plus, jetez-vous sur ce petit film (à peine 1h50, ce n'est pas cher payé pour cette qualité), vous ne le regretterez pas!

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