dai sije L’auteur: Dai Sijie (né en 1954) est d’origine chinoise. Après l’emprisonnement de ses parents pendant la révolution culturelle chinoise, puis son envoi en rééducation à la campagne, il obtient une bourse pour étudier le cinéma à Paris, et ne quittera plus la France.

Le livre: le président Mao a amené la révolution en Chine. Non seulement tous les livres, symbole de décadence, sont interdits, à l’exception du petit livre rouge, mais les intellectuels du pays doivent subir une “rééducation” afin de leur rappeler la réalité de la vie prolétarienne. C’est ainsi que le narrateur et son ami Luo, âgés de dix-sept et dix-huit ans, fils de médecins, sont envoyés dans la campagne chinoise pour y être “rééduqués”: ils deviennent paysans, mineurs, porteurs de toutes sortes de fardeaux. Mais grâce à leur talent de conteurs, ils parviennent à obtenir un privilège: assister aux séances de cinéma en ville pour en faire ensuite le récit aux membres du village. Grâce à cette réputation, ils rencontrent la “Petite princesse de la montagne”, la Petite Tailleuse, si belle, véritable rayon de soleil, mais complètement inculte. Luo, amoureux, décide de tout faire pour instruire sa petite paysanne et la rendre cultivée. Et pour cela, il va rechercher les livres d’un auteur interdit, un certain Balzac.

J’ai découvert la période de révolution culturelle chinoise avec Shan Sa, et je ne le regrette pas: ces bouleversement de l’autre bout du monde nous rappellent qu’il n’y a pas si longtemps, dans un pays aujourd’hui parmi les plus puissants de la planète, les autodafés étaient la règle. J’ai donc particulièrement aimé l’évocation pudique et pourtant bien tangible d’une société muselée où il ne fait pas bon penser trop fort ou réussir trop bien. Ces deux garçons, envoyés volontairement dans la misère et dans la maladie pour le simple fait d’avoir terminé leurs années de collège, ma ému, autant que m’a touché l’envers d’une Chine encore profondément arriérée. Ce livre se lit très vite: l’écriture en est simple, et rappelons tout de même que l’auteur l’a écrit directement en français, qui n’est pas sa langue maternelle. Au départ, j’ai trouvé l’intrigue livresque un peu naïve, les ficelles un peu grosses : comme par hasard, une valise contenant les plus grands classiques connus de tous les lecteurs français est découverte (on sent que Dai Sijie a voulu encenser la culture libre et florissante de son pays d’adoption) et bien sûr, ces lectures vont suffire à métamorphoser la Petite Tailleuse. Frappez-moi sur les doigts: les dernières pages rendent bien plus profonde et bien plus complexe cette interprétation simpliste de l’éducation littéraire. Je ne divulguerai rien, mais j’insiste sur mon incapacité à penser à autre chose pendant les minutes qui ont suivi le moment où j’ai fermé le livre. Je ne suis pas déçue, c’est un excellent livre, à la fois accessible et loin d’être épuisable.

balzacLe film: en 2002, Dai Sije lui-même adapte son roman à l'écran. Le public français découvre alors trois jeunes acteurs chinois: Kun Chen qui incarne Luo, Liu Ye dans le rôle du narrateur Ma, et la jolie Zhou Xun en petite tailleuse. L'intrigue est globalement fidèle au livre, l'ambiance surtout. Plongés dans une Chine traditionnelle pittoresque, on n'en oublie pas que nos héros sont deux adolescents plus intéressés par les filles qui se baignent dans la cascade que dans le travail révolutionnaire. Le film mélange donc ce parfum de nostalgie exotique avec la modernité occidentale qui transpire à tous les niveaux. J'ai beaucoup apprécié que le film donne réellement toute sa dimension aux livres et aux auteurs:cachés dans la "grotte aux livres", ils sont manipulés, jaunis, lus et relus, prêtés, emportés, cités et recopiés. Le petit plus apporté par le film: une saut dans le futur dans les derniers moments. Quelques années plus tard, après avoir émigré en Europe et être devenu écrivain, notre narrateur apprend au journal télévisé la future destruction du village où il a été rééduqué. Il revient donc en Chine et essaye de retrouver la petite Tailleuse. Toujours dans l'esprit du livre, confrontant le monde paysan chinois et la modernité devenue toute européenne, les deux adultes redevenus les intellectuels qu'ils ne voulaient pas cesser d'être continuent à s'interroger sur le bien-fondé de leur relation avec la petite Tailleuse. Un beau moment d'émotion, pendant lequel je ne me suis pas ennuyée une seconde.

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