Grains de beauté L’auteur: Si vous êtes déjà venus sur mon blog, vous avez peut-être déjà croisé Frédéric Clément, le peintre et illustrateur, là par exemple. Découvrez ici le poète et romancier.

Le livre: Nous sommes en 1764. Le peintre miniaturiste Zérène, élève du célèbre Boucher, est appelé chez la Marquise Adélaïde des Ailleurs, une jeune veuve pas si éplorée, pour faire son portrait ainsi que celui de sa famille. Le peintre s’enflamme vite pour l’exquise marquise, et détaille avec ses craies et ses pinceaux les charmes de sa douce. Celle-ci lui propose alors un marché: il partira sur les mers de Chine à la découverte des trésors orientaux qu’elle affectionne tant, et devra lui ramener des “grains de beautés”, des preuves de toutes les merveilles qu’il croisera sur son chemin. Mais ce n’est pas tout: toutes ces merveilles devront rentrer dans une minuscule boite à mouches. Et comme première pièce de la collection, elle y glisse la mouche de taffetas noir qu’elle porte sur sa gorge, en guise de porte-bonheur. En retour, elle promet “ses soupirs”. Et voilà Zérène parti sur la jonque du capitaine Tuan, égrenant une à une les îles envoûtantes.

Je l’avoue, je ne suis pas objective, j’adhère depuis longtemps à la virtuosité verbale de Frédéric Clément, depuis ma découverte de Magasin Zinzin et des Songes de la Belle au Bois dormant (que je critiquerai à l’occasion ici). Conte qui reprend tout l’art minutieux, maniéré et libertin des conversations de salon, ce long poème qui commence par une quête de séduction raffinée se poursuit par une véritable carte du désir, où chaque île est l’occasion de découvrir un nouveau trésor de sensualité, mêlant un merveilleux orientalisant et un érotisme tout dix-huitième qui auraient enchanté Diderot. A lire avec l’œil de celui qui sait parfaitement toutes les polissonneries qui se cachent sous cette délicatesse, mais qui prend un malin plaisir à les dissimuler sous les perles du langage: les syllabes rebondissent les unes sur les autres, les rimes se cachent au milieu des phrases, la syntaxe se perd et se reconstruit, les sons se répondent et roulent.

Je ne saurai que trop vous recommander cette mignardise littéraire que j’ai dévorée. Et pour achever de vous convaincre, quelques-unes des perles:

La scène était si étrange, si troublante, la Marquise si exquise, et le dîner si muet, que, entre deux bouchées, entre deux verres de vin, j’osai croquer à la pierre noire sur mon carnet la Marquise penchée, la vallée d’ivoire, le delta de veines bleues, le scarabée d’ébène et les deux Bouddhas ronds. Tournis.”

Marquise… Oh, Marquise, les créatures criardes et gesticulantes entre les doigts de Tuan sont de petites femmes! De toutes petites femmes ailées!

Mi-noctuelles, mi-pipistrelles, mi-hirondelles, mi-demoiselles. Des elfes. En tout point comme il est écrit dans les contes. Ailes cendrées, effilées, poudreuses, marbrées de gris. Corps pâles et polis comme mes ivoires, nus, glabres et musclés. Visages en éclats de silex, plats, de la taille de l’ongle auriculaire, enfouis dans des cheveux beiges, secs et crêpés comme des fleurs de coton. Bouches béantes sur des râles, sur des cris et des crachats. Des yeux en grains de sésame, noirs et huileux.”

Retrouvez sur cette page quelques articles de presse consacrés à ce livre, et notamment un article du Monde des Livres.