l'herbe bleue livre1

Lettre “X”

L’auteur: ce livre est publié anonymement (d’où la lettre X) en 1971, présenté comme le journal d’une jeune fille de quinze ans. Traduit en 1972, on révèlera bien des années plus tard qu’il s’agit de l’œuvre d’une psychologue américaine, inspirée de l’histoire de certaines de ses patientes.

Le livre: elle a quinze ans, elle vient d’être rejetée et humiliée par le garçon qu’elle aime, elle se trouve trop grosse, elle n’aime pas ses cheveux. Elle vit dans une famille plutôt aisée, entre une mère doucement bourgeoise et un père brillant professeur à Science Po, des grands-parents qu’elle chérit. Lors d’une soirée, elle participe sans le savoir à un jeu: dans certains verres de soda, on a glissé du LSD. L’extase est telle, le monde lui semble si beau d’un seul coup qu’elle goûte à toutes sortes de substances. Elle retrouve goût à la vie mais très vite, il lui faut de l’argent, elle commence à revendre de la drogue, puis trouve un travail dans une petite boutique où travaille une amie, perdant complètement contact avec l’école et sa famille.

Ce qui m’a poussé à mettre ce livre dans ma PAL c’est son immense popularité notamment auprès des jeunes qui ne sont pas spécialement portés sur la lecture (ma petite sœur l’a lu, elle qui a à peine terminé un Harry Potter). Première réaction: “mon Dieu que c’est mal écrit!”.  Correction après quelques dizaines de pages: “Mon Dieu que c’est mal traduit!”. On repère clairement les expressions anglaise traduites mot à mot qui ne veulent rien dire en français (“I can’t wait” ne se traduit pas par “Je ne peux pas attendre”, pas plus qu’en français on n’appelle un taudis “un nid à rat”). Passé cela, les qualités du livre me sont apparues. D’abord, le rythme: étrange, ce passage d’un état d’esprit à l’autre, cette narration hachée, mais c’est là toute la spontanéité du journal qui laisse énormément de “blancs”, tout l’intérêt de cette écriture du paroxysme, de l’émotion instantanée. Très riche en rebondissement, la narratrice passe du bonheur et de l’émerveillement au dégoût absolu en l’espace de quelques pages, dans une véritable montagne russe narrative où les dates se perdent et se retrouvent. La force et la sensibilité de l’histoire résident probablement dans le fait que la jeune fille, même si elle a arrêté de se droguer, n’arrive pas à échapper au monde de la drogue.

héroine

Et si Bella s’était droguée plutôt que de faire sa légendaire dépression? Peut-être qu’elle aussi aurait réalisé qu’elle n’est pas si laide et qu’elle aurait envoyé balader son bellâtre (notez l’allitération et l’assonance) qui ne sait pas ce qu’il veut. Peut-être qu’au moins il se serait passé quelque chose. Ici, le rythme infernal de la destruction de la narratrice ne laisse pas de répit au lecteur, qui espère jusqu’au bout qu’elle s’en sorte tant elle veut elle aussi s’en sortir. Si les ressorts d’identification sont les mêmes (une adolescente un peu gauche qui manque de confiance en elle), la drogue la pousse ou la repousse. Une drogue qui défonce tout, ”toute entière à sa proie attachée”, avec une héroïne que l’on voudrait soutenir, jusqu’à la fin.

NB: ce livre fait aussi partie des 100 livres les plus lus par les Français, dont j’ai parlé il y a quelques mois. Comme quoi je me rapproche de mes compatriotes!