aragonAprès une semaine consacrée aux poétesses, je vous propose de nous orienter cette semaine vers les représentations de la femme en poésie. Nous commencerons par quelque chose de bien conventionnel: la femme aimée. Pour être moins conventionnel, je vous ai choisi un poète qui a toujours affirmé son attachement au surréalisme. Louis Aragon est un poète très populaire depuis les années 1920 jusqu'à sa mort. Il a consacré un recueil à sa compagne, Elsa Triolet, qui s'ouvre sur ce poème.


***
Les Yeux d'Elsa

Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
  J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
  S'y jeter à mourir tous les désespérés
  Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
 
  À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
  Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
  L'été taille la nue au tablier des anges
  Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
 
  Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
  Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
  Tes yeux rendent jaloux le ciel d'après la pluie
  Le verre n'est jamais si bleu qu'à sa brisure
 
  Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
  Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
  Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
  L'iris troué de noir plus bleu d'être endeuillé
 
  Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
  Par où se reproduit le miracle des Rois
  Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
  Le manteau de Marie accroché dans la crèche
 
  Une bouche suffit au mois de Mai des mots
  Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
  Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
  Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
 
  L'enfant accaparé par les belles images
  Écarquille les siens moins démesurément
  Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
  On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
 
  Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
  Des insectes défont leurs amours violentes
  Je suis pris au filet des étoiles filantes
  Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août
 
  J'ai retiré ce radium de la pechblende
  Et j'ai brûlé mes d
oigts à ce feu défendu
  Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
  Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
 
  Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
  Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
  Moi je voyais briller au-dessus de la mer
  Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
***

LogoPrintempsdesPoetes

J'ai choisi ce poème pour rendre aussi un hommage à notre cher Jean Ferrat, qui a fidèlement mis en musique les plus beaux textes d'Aragon, et comme la poésie se chante et que Jean Ferrat le faisait si bien, je préfère me taire et laisser faire les poètes...