raquin L’auteur: Emile Zola (1840-1902) est écrivain, journaliste, dramaturge et homme politique français. On retient de lui son statut de chef de file du naturalisme, sa saga romanesque des Rougon-Macquart et son engagement dans l’affaire Dreyfus pour laquelle il publia dans le journal L’Aurore sa célèbre lettre “J’accuse”.

Le livre: Thérèse et Camille Raquin tiennent une mercerie à Paris, où ils vivent en compagnie de madame Raquin, la mère de Camille. Camille est maladif depuis toujours, la mercerie est sombre et humide, et Thérèse s’ennuie à mourir et se renferme. Un jour, Camille ramène à la maison un ami d’enfance, Laurent. Il est solide, sanguin, mène une vie de bohème: la nature profonde de Thérèse refait surface et elle s’abandonne à toute la violence de sa passion et aux fièvres de l’adultère. Mais pour satisfaire pleinement leurs désirs, les deux amants doivent éliminer leur principal obstacle: Camille.

J’ai relu ce roman pour l’étudier avec mes élèves. Il fait aussi une très bonne introduction à ma découverte de Nana, du même auteur. A ma première lecture, j’avais été frappée par ce ton froid, analytique, avec lequel Zola dissèque tout ce qui passe à portée de plume. Les passions de chacun des personnages sont étalées, fouillées, diagnostiquées jusqu’au bout. Les deux amants se débattent avec leur nature nerveuse, enfiévrée: tout aussi méprisables l’un que l’autre, ils remplissent parfaitement le rôle que Zola a voulu leur donner: “des brutes humaines”. De quoi tendre de manière inquiétante vers un simple roman d’analyse qui relègue l’intrigue au second plan? Et cependant, la tension dramatique est là. Le moment du meurtre est poignant, le récit de la nuit de noce rendue impossible par le fantôme de Camille entre les deux amants m’a hantée pendant longtemps: c’est un chef-d’œuvre de la peinture du remord, qui frôle un fantastique pur et dur particulièrement bienvenu dans cette histoire de gens qui ne fonctionne que par leur physique. Je garde un souvenir particulièrement vif et douloureux du chat, malheureux témoin muet de leur crime.

Zola est un maître. A la base, ce livre m’a été recommandé par Lili Galipette, qui l’a trouvé “magistral”. Maggie salue un Zola “virtuose de l’intrigue romanesque”. Marie et Neph en ont fait une lecture commune et communément appréciée.

THERESE_RAQUIN__1953_Le film: en 1953, Marcel Carné, déjà connu pour ses films résistants sous l’occupation, accepte cette adaptation du roman de Zola. Il fait bien, car il décrochera un Lion d’Argent à la Mostra de Venise. C’est Simone Signoret qui incarne la femme adultère, et Raf Vallone qui campe le rôle de Laurent. L’histoire de base est la même, si ce n’est qu’elle est transposée dans le Lyon des années 1950. Laurent devient un camionneur italien sans le sou, solide, avenant, séducteur. Camille n’est pas tué par noyade, comme dans le livre, mais il est poussé hors d’un train, presque par accident. L’intrigue respecte donc un certain nombre de codes de l’époque, qui font particulièrement clichés pour nous, mais qui correspondent à cette période puritaine où la bonne épouse ne peut être tentée de fuir que par l’ingrat étranger. Au niveau visuel également, fini la vulgaire passion physique d’une Thérèse poussée par son sang : Simone Signoret est toujours maitresse d’elle-même, il n’y a pas un soupir, le baiser est un summum dramatique (avec force musique et cuivre), sans que le brushing de madame ne bouge d’un millimètre (parce qu’elle le vaut bien). Tout est suggéré, dans une mise en scène d’une grande sobriété. En cela, l’interprétation de Simone Signoret est superbe: de sage et inquiète, elle acquière une aura à la Grace Kelly, à la fois sensuelle et élégante. Le conflit intérieur de Thérèse, la mal mariée, est parfaitement rendu dans son discours à Mme Raquin, qu’elle accuse d’avoir scellé la mort de Camille le jour où elle a pris la décision de les marier. Laurent, lui, est moins bien rendu, notamment à cause de son accent italien à couper au couteau (“Yé tro envie de toua, Thérrèsse. Il faut nous enfouyir enssemble!”). Mais j’ai passé un bon moment, totalement prise dans le film qui m’a conquise par son usage des plans fixes, des regards, et du silence. Pas de musique dès qu’on passe les murs de la mercerie Raquin: un artifice épatant. Bref: un film qui mérite sa récompense, mais qui doit être replacé dans son contexte pour éviter les ricanements.

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