kokoschkaL'auteur: Hélène Frédérick (née en 1976) est une écrivaine québécoise qui a collaboré avec plusieurs revues littéraires, mais aussi à des fictions radiophoniques sur France Culture.

Le livre: nous sommes à Munich, en 1918. Hermine Moos, costumière de théâtre et créatrice de marionnettes, ouvre un journal pour raconter le projet dans lequel elle se lance: le célèbre peintre Oskar Kokoschka lui demande de créer une poupée grandeur nature à l'effigie de la maîtresse qu'il a perdue. Recherche des matériaux, compréhension des désirs fous du maître à travers les croquis qu'il lui fait parvenir, de la nature de celle qu'elle est censée représenter, isolement entre les quatre murs de l'atelier, faim et dénuement d'une guerre qui n'en finit pas, mais aussi fascination pour celui qu'elle sert et pour le travail qu'il lui demande, Hermine consigne tout ceci. Tiraillée entre l'idée d'être indispensable pour combler les désirs du maître et celle de disparaître derrière l'obsession qu'il a pour sa "femme silencieuse", elle finit par s'identifier à celle qu'elle doit créer, suivant les exigences de plus en plus surprenantes du peintre.

Ce qui me gène dans les romans d'introspection, c'est que l'action s'y fait souvent rare. Ici, heureusement, la construction progressive de la poupée sert de fil rouge. Très étrange, ces pensées de la costumière: jamais elle ne s'explique, le cahier n'est pas là pour ça: elle jette sur le papier ses impressions, ses souvenirs d'une vie de fille de joie qui semble la hanter, ses inquiétudes concernant son ami Heinrich et ses activités révolutionnaires, son enthousiasme devant ses poupées et marionnettes qu'elle multiplie et qui l'isolent du monde extérieur. J'ai surtout apprécié ce décalage entre l'onirisme décadent de cette créatrice qui relève à la fois de Prométhée, Frankenstein et Pygmalion, et la réalité matérielle qui affleure en permanence, depuis les matériaux utilisés jusqu'à la faim ressentie, en passant par l'actualité politique viennoise ou encore l'attitude émancipée voire féministe de la narratrice. L'écriture a néanmoins de quoi dérouter et surprendre, malgré une langue d'une grande qualité: c'est une lecture qui prend du temps.

Petit bémol cependant: les différents chapitres sont entrecoupés de textes authentiques apparemment de ou adressés à Kokoschka. Mais comme il n'y a aucune indication à ce sujet, je n'ai pas tout compris, surtout que chacun de ces extraits est surmonté d'une phrase en allemand et que je n'ai pas l'honneur de parler dans la langue de Goethe. Une petite note aurait été bienvenue pour ne pas se sentir trop exclue...

Un grand merci à ico_critique et aux éditions logopour m'avoir fait découvrir ce roman.