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Lettre “S”

L’auteur: Bram Stoker (1847-1912) est le surnom d’Abraham Stoker, un Irlandais qui fut en enfant maladif bercé de légendes de son pays. Administrateur d’un théâtre londonien, il fut aussi un membre remarqué du monde culturel anglais.

Le livre: En Roumanie, Jonathan Harker, dans son journal, raconte le séjour qu’il effectue chez le comte Dracula. S’il semble au départ s’agir d’une visite de courtoisie, il se rend bientôt comte qu’il est prisonnier et que ce château n’a rien de normal: le comte le quitte par la fenêtre en rampant sur les murs, deux femmes s’introduisent dans sa chambre la nuit, Dracula lui fait écrire des lettres pour ses proches datées des jours à venir. Plus tard, c’est Mina Harker, l’épouse de Jonathan, qui raconte la convalescence de son mari, en état de choc, mais également les mésaventures de Lucy Westenra, somnambule et que l’on retrouve exsangue au matin. Elle est soignée par le docteur Seward qui écrit lui aussi un journal, et qui fait appel au professeur Van Helsing pour comprendre ce qui peut terrifier à ce point Jonathan Harker et qui peut attaquer ainsi Lucy Westenra.

Merveille que de revenir aux sources de nos grands mythes littéraires. Ici, la structure du roman est un régal: pas de narration, mais une succession des journaux des personnages, des lettres qu’ils s’envoient, des procès-verbaux, télégrammes et même articles de presse. Roman polyphonique, donc, qui multiplie les points de vue, en une structure particulièrement efficace puisqu’elle passe longtemps sous silence la mésaventure de Jonathan Harker tant que celui-ci est en état de choc et n’est donc pas en mesure de la raconter. Tous les ingrédients du roman gothique sont là: de belles femmes agressées, démoniaques et irrésistibles, des enfants enlevés pendant la nuit, un château au fin fond de la Transylvanie. Mais ce qui m’a le plus marqué dans ce roman, c’est la force des images qu’il est capable de susciter, notamment dans sa première partie. Sans grands effets, elles sont pourtant particulièrement inquiétantes. Je pense notamment au moment où Mina, qui surveille son amie Lucy, se réveille en sursaut et voit Lucy, endormie mais debout devant la fenêtre, désignant du doigt l’extérieur. Je pense à l’homme à l’hôpital psychiatrique qui attrape les mouches pour nourrir des araignées qui serviront à nourrir des oiseaux qui eux-mêmes devraient servir à nourrir des chats. Je pense notamment au corps de Lucy dans le cercueil et à la description de son incroyable fraîcheur. Je pense à ces descriptions d’une Lucy exsangue, aux traits tirés et aux lèvres blêmes. De manière générale, j’ai été marquée par la précision quasi médicale des notations pendant toute la première partie du roman. Pour moi, rien à faire: un bon roman fantastique est avant tout un bon roman réaliste, aussi paradoxal que ce soit. J’ai néanmoins trouvé quelques longueurs: est-il vraiment nécessaire que la course finale après le vampire dure près de deux cent pages?  Pas sûr. Globalement d’ailleurs, le personnage de Dracula est très peu travaillé: ce sont surtout tous les personnages qui l’entourent, ses victimes et ses disciples, et tous les fantasmes qu’ils entraînent, qui sont au coeur de ce roman. Et en cela, quelle réussite!

La note de Mélu: un coup de coeur!

coup_de_coeur_2

dracula_afficheLe film: En 1992, le réalisateur Francis Ford Coppola propose sa version de Dracula. Dès les premières minutes du film, l'on comprend qu'il va s'en éloigner quelque peu: le film s'ouvre sur le comte Vlad Dracul  (Gary Oldman) de Transylvanie en guerre contre les Turcs. Particulièrement sanguinaire, le comte victorieux empale ses victimes. Mais les Turcs envoient au château une lettre annonçant sa mort. Désespérée, Elisabetha, la fiancée du comte, se jette dans le fleuve. Lorsqu'il rentre de guerre, il la trouve morte, et le prêtre lui refuse le salut car elle s'est donnée la mort. Dracul renie donc Dieu et se damne pour l'éternité. Le vampire n'est donc plus, comme chez Stoker, une vile créature purement maléfique, c'est un être torturé que Dieu a abandonné et qui souffre. Il en devient presque plus humain ou en tout cas, bien plus complexe que le vampire original. Et pour couronner le tout, Mina Harker (Winona Ryder) a exactement les mêmes traits qu'Elisabetha: bien évidemment, le vampire va vouloir, après quatre siècles, retrouver son amour perdu. Dracula devient donc une histoire d'amour contrarié, qui m'a un peu déçue, surtout que j'aimais bien le petit couple innocent formé par Mina et Jonathan Harker (surtout quand il est incarné par Keanu Reeves, il faut l'avouer!). Le reste de l'histoire est bien préservé, sauf évidemment la fin, puisque Mina devra bien être confrontée à l'amour de Dracula. Là où Stoker aime à laisser planer l'ombre de Dracula, Coppola y ajoute sa présence majestueuse: le personnage du vampire est extrêmement travaillé, qu'il s'agisse de sa version complètement fantasmagorique au fin fond de la Roumanie ou de sa version dandy dans les rues de Londres:

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(avant/après, oui oui c'est le même personnage!)

Tout repose sur le fait que chez Coppola, Dracula n'est qu'une image, quelqu'un qui manipule ses différents avatars (loups, chiens, rats, dégoutante bestiole qui ressemble à une chauve souris géante) et qui n'existe parfois que dans la tête de celui qu'il veut amener à lui. Certains aspects peuvent prêter à sourire, notamment l'excès d'artifices avec lequel est traité le vampire, mais visuellement, le résultat est superbe. Passé cela, Coppola met aussi volontairement en avant les flots de sang et la lascivité de ses actrices (une certaine Monica Belluci apparaît parmi les succubes du comte), cette lascivité étant une conséquence du vampirisme lui-même: si Lucy est plutôt légère et espiègle dans ce domaine avant d'être transformée, ce n'est pas le cas de Mina, qui n'en ouvre pas moins son corsage lorsqu'elle est à son tour sous l'influence du vampire.  Les curieux pourront y retrouver nombre de références culturelles, notamment l'autoportrait de Dürer ou encore le beau cercueil de verre de Blanche-Neige (une autre belle qui revient à la vie sous le baiser du prince). Une dernière mention spéciale pour le personnage de Van Helsing, le célèbre chasseur de vampire, interprété par le toujours parfait Anthony Hopkins, qui apporte son cynisme et son élégance: "Mais je ne vais pas profaner sa tombe, je vais juste lui arracher le cœur et lui couper la tête!" Muahaha...

Ce n'est pas un film fait pour être crédible. Je dirai que c'est un film gothique et décadent ou la vraisemblance est secondaire. Et ça m'a plu.

Ici, l'avis de Neph sur le film.

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