durasL'auteur: Marguerite Duras (pseudonyme de Marguerite Donnadieu, 1914-1996) est écrivaine et cinéaste. Son  œuvre est particulièrement marquée pas son enfance dans l'Indochine coloniale. Résistante pendant la Guerre, elle touche au cinéma car elle est insatisfaite des adaptations qui sont faites de ses romans.

Le livre: dans l'Indochine coloniale, une mère vit avec ses deux enfants dans un bungalow sur une terre dans laquelle elle a mis toutes ses économies, dans l'espoir d'y faire fructifier la rizière.  Hélas, tous les ans, les eaux du Pacifique montent lors d'implacables marées et brûlent toute sa récolte. Son fils Joseph, vingt ans, ne supporte plus cette défaite permanente. Mais lorsque sa fille Suzanne est remarquée par M. Jo, jeune héritier très riche mais laid, les choses se compliquent: s'il veut toucher à Suzanne, il devra l'épouser. En attendant, il la couvre de cadeaux très chers...


J'ai été séduite. La langue à la fois précise, recherchée et terriblement désabusée de ses personnages sonne très juste. Duras nous offre une peinture cynique de l'Asie coloniale où tout n'est que tromperie, administrations qui n'aboutissent nulle part et contrebande. Les relations parents-enfants, entre haine sourde et besoin viscéral les uns des autres sont également poignantes. Superbe.

Le film: adapté en 2009 par Rithy Panh, avec dans les rôles principaux Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel et Astrid Bergès-Frisbey, le film a fait quelques coupes franches dans le roman. Ainsi, la ville coloniale, qui occupe toute la seconde partie du roman, est passées sous silence dans le film. Les choix de Rithy Panh se sont visiblement portés sur l'analyse psychologique des personnages, sur les images d'une Indochine ravagée qui subit déjà les prémisses des Khmers et sur le conflit familial, ce qui a pour conséquence un rythme parfois poussif, alors que l'intrigue permettait une cadence plus soutenue. Certaines scènes pourraient clairement être raccourcies de plusieurs minutes.rithy_panh_barrage_contre_le_pacifique

J'ai trouvé Gaspard Ulliel et Astrid Bergès-Frisbey tout à fait bien, tous les deux: la candeur de la jeune fille et la virilité précoce de son frère sont parfaitement portées par les deux comédiens. En revanche, je n'aime pas Isabelle Huppert: pour moi, elle ne sait pas rendre un personnage attachant. Elle n'est crédible qu'en vieille folle coincée ou en sévère manipulatrice. Elle était parfaite dans Saint Cyr ou Huit femmes. Ici, c'est décevant: elle fait du Isabelle Huppert, pas du Duras, probablement pas du Rithy Panh non plus. La seule chose qu'elle réussi, c'est cette mère cynique qui essaye ni plus ni moins de vendre sa fille. On est loin de la profondeur psychologique de ce personnage aux multiples facettes.

Le personnage de M. Jo, complètement transformé quant à lui par rapport au roman, est pourtant le plus réussi du film, tant par la diversité de ses rôles que par son potentiel dramatique joliment exploité: il mène l'action habilement, puisque c'est lui que la famille essaye d'amener à épouser Suzanne, mais c'est aussi lui qui, en achetant les terres où vivent les villlageois, provoque les révoltes envers les colons.

Quelques scènes sont à se rappeler: la voiture toute déguenillée, dont la portière s'ouvre toute seule et qu'il faut ravitailler en essence en permamence; les scènes de danses, où Suzanne n'hésite pas à manifester son désintérêt pour son prétendant; la sanglante révolte des villageois envers les administrateurs du cadastre. Autant un livre peut se contenter de raconter, autant le cinéma a besoin de parler aux yeux!

Détails touchant: le film a été tourné sur le lieu même où la mère de Marguerite Duras possédait sa concession inondable. Et l'équipe de tournage a constaté que aujourd'hui, grace aux polders, la rizière est tout à fait exploitable et même fructifiante. Un clin d'oeil à un projet visionnaire.