khadi_haneL'auteur: Khadi Hane (née en 1962) voit le jour à Dakar, au Sénégal. Son parcours universitaire l'emmène de la physique-chimie au commerce international, en passant par les langues étrangères. Aujourd'hui cadre commercial à Paris, elle est aussi présidente de l'association "Black Arts and Culture".

Le livre: Dans sa maison de Dakar, une femme a perdu le goût de vivre. Elle ne mange plus, ne dort plus. Son mari et sa meilleure amie sont désemparés. Depuis son retour de Niakhane, petit village de brousse, où sa vie a basculé. Elle devait aller y construire un dispensaire avec l'ONG où elle travaille comme cadre. Par touche, elle évoque sa vie d'avant, sa lutte contre les traditions où les femmes sont trop vite humiliées, contre la polygamie, contre les carcans religieux et nationaux. Elle s'est mariée par amour, elle a fait des études, elle dirige un groupe d'hommes au travail, elle n'aura pas d'enfant avant ses trente ans. Et pourtant, à Niakhane, ce jeune paysan qui a déjà deux enfants, deux femmes dont la seconde d'à peine dix-huit ans est enceinte, fait basculer sa raison. Elle l'aime, elle ne sait pas qui il est mais elle l'aime, elle le veut, même si elle ne doit jamais le revoir, même si c'est interdit.
Au départ, j'ai été déçue: la narration à la première personne ne me semblait pas heureuse. Aucun dialogue, simplement des rapports de la narratrice, toujours sur le même ton, à un rythme égal. Je veux bien qu'il s'agisse du témoignage d'une femme vidée, mais le roman en souffrait. Ceci s'est résolu à la rencontre avec l'homme: là, l'impossibilité de réfléchir, l'expression instinctif d'une pulsion était bien plus intéressante. Elle donne lieu aussi à des retours en arrière plus poignants: la manière inexplicable donc l'instinct le plus animal  reprend ses droits sur cette femme qui s'est battu pour sa modernité est saisissante.
J'ai également été déçue par la langue. Un réel effort de bien écrire est fait, mais ponctué d'expressions qui n'ont pas leur place dans une langue écrite soignée. Je me refuse à ce que certaines manières de parler perdent leur caractère familier sous prétexte qu'elles sont trop utilisées: j'ai en mémoire un "se prendre la tête" qui n'a rien à faire dans une narration qui n'est pas spécialement orientée vers la langue orale.
Néanmoins, pour l'histoire, bravo! L'éternel thème de l'abîme entre tradition et modernité dans des sociétés qui se sont cherché et qui sont encore en train d'évoluer est traité avec beaucoup de réflexion et beaucoup de nuances. La narratrice en est la première victime, mais tous les personnages qui évoluent autour d'elle apportent une nouvelle lumière sur la question: peut-on concilier fidélité et polygamie, doit-on se convertir par amour, l'amour est-il possible dans un village de brousse où l'on ne se marie que par désir et instinct de procréation, jusqu'à quel point le mariage est-il une affaire intime...
J'ai été particulièrement touchée par le mari, Karim. Non pas parce qu'il s'agit d'un mari trompé (ce serait tomber dans un de ces clichés occidentaux que le roman ne cesse de déjouer) mais parce qu'il est le seul personnage entier dans ce roman. Comme la narratrice, sa cérémonie de mariage lui échappe sous le poids des traditions, mais il s'en soucie peu, puisqu'il est amoureux et aimé et que c'est l'essentiel pour lui. Humble, il ne juge pas son meilleur ami lorsque celui-ci décide de prendre une seconde épouse, tout en affirmant que lui-même est monogame. Il couvre sa femme d'attentions, organise leur anniversaire de mariage et lorsqu'elle revient transformée de sa mission en brousse, se désespère à ses côtés sans savoir ce qui la ronge. L'image même de celui qui s'en sort par ses qualités même. Et ça ne suffit pas.

Merci à l'équipe de logobob01 et aux éditions pocket_editionspour m'avoir fait découvrir ce roman!