jeunefilleperleL’auteur: Tracy Chevalier (née en 1962) est une romancière américaine qui vit à Londres. Elle a collaboré à des encyclopédies et des ouvrages de références sur des auteurs.

Le livre: En 1664, à Deft, Pays-Bas, la jeune Griet est engagée comme servante dans la maison du peintre Vermeer. Elle doit composer avec Tanneke, la servante plus ancienne qui ne l’apprécie guère, Catharina l’épouse du peintre, perpétuellement enceinte, les six enfants dont la petite Cornélia qui la déteste, et la grand-mère.  Le maître ne tarde pas à remarquer sa beauté, sa vivacité et sa sensibilité visuelle, et il l’introduit bientôt dans le monde de la peinture. Fascinée par le génie et la beauté qui naissent des mains du peintre, elle l’aide du mieux qu’elle peut. Mais les rumeurs vont bon train: bientôt il fera son portrait, pour lui ou pour son mécène Van Ruijven qui lui fait davantage l’effet d’un vieux satyre que d’un amateur d’art, et fera d’elle une fille perdue.

J’adore Vermeer. Peut-être est-ce justement parce que j’aime autant ce peintre que j’ai été si déçue par ce livre. Mais commençons par le bon. La Hollande du dix-septième siècle prend vie dans ce roman de manière tout à fait appréciable. Le système de mécénat, la guerre, la pauvreté, la peste, tout y trouve sa place, de manière parfois un peu artificielle mais ils y sont.  La maisonnée de la famille Vermeer est peinte avec beaucoup de réalisme, et le personnage du peintre, pourtant objet de toutes les rumeurs et de toutes les admirations à l’extérieur, est vite relégué au second plan dans sa propre maison et en devient évanescent. Sa présence n’en est que plus fascinante, jamais nommé directement par la narratrice, comme s’il n’avait pas de prénom mais n’était que Vermeer, le peintre mythique, et rien d’autre, ni homme, ni père, ni employeur. La découverte de l’atelier de Vermeer est d’ailleurs tout aussi intéressante, du point de vue documentaire: le rôle des différents volets dans les jeux de lumière, si subtils dans les œuvres de Vermeer, carreaux lavés ou non, les mêmes objets qui reviennent sans cesse et qui démontrent d’un art à huis-clos, dans un atelier. Ce qu’a réussi l’auteur, c’est à romancer, à mettre en histoire la vie de Vermeer.

Ce qu’elle n’a pas réussi, c’est à romancer son œuvre. Il s’agit en effet de l’histoire d’un tableau, mais l’on ne nous raconte que l’histoire de ses personnages. On devine bien que le peintre est un illuminé qui ne considère Griet que comme un potentiel objet d’art, et là est toute la perversion de ce personnage. Mais ce point est mal traité. Peut-être est-ce justement parce que le caractère du peintre est si peu développé et que tout est vu par les yeux simples et innocents de la servante. A ce titre, la focalisation interne, d’après moi, nuit à la qualité de l’œuvre, ou alors elle n’est pas maîtrisée. Quant aux tableaux, ils sont quasiment passés sous silence, réduits à un ensemble de personnages, à une composition, à des pigments de couleurs, bref: à des objets. Et j’aurais apprécié que ce livre permette justement la mise en regard d’un réalisme romanesque et d’un univers pictural propre à éveiller d’autres impressions. Moi qui avait tant aimé l’habileté de Suskind à décrire les parfums, j’attendais mieux dans l’évocation de la peinture. Ce n’est pas le cas: ce n’est que l’histoire d’un portrait de Griet. Pas l’histoire d’une œuvre d’art. Dommage.

Titre original: The Girl with a pearl earing (traduit de l'anglais).

perleLe film: réalisé en 2003 par Peter Webber, le film suit scrupuleusement l'intrigue du roman, mis à part quelques détails. Le rôle de Griet est confié à Scarlett Johansson: sceptique devant cette actrice que tout le monde adule, j'ai pourtant été séduite: toute en retenue et en pudeur, presque transparente tant elle est diaphane, elle est d'une justesse parfaite. J'ai trouvé Colin Firth qui incarne le peintre Vermeer moins convaincant: on dirait Orlando Bloom dans "Pirates des Caraïbes", une espèce de bellâtre à qui l'on veut donner une importance surfaite. Je l'ai préféré dans Mamma Mia ou dans Bridget Jones, qui ne sont pourtant pas des films d'une grande sensibilité intellectuelle mais où il a bien plus d'allure. En revanche, j'ai été impressionné par l'épouse du peintre, incarnée par Essie Davis, qui alterne à merveille autorité de maitresse de maison, maturité de la mère et jalousie de l'épouse à qui l'art de son mari échappe.

Les choix de mise en scène sont très bons: des dialogues minimalistes (qui font heureusement oublier les perpétuelles considérations sur tout de la Griet du roman), une musique soignée qui comble les silences sans les faire oublier, une luminosité blanche qui laisse percevoir tous les jeux de clair-obcur dans la peinture de Vermeer, des détails significatifs sans être appuyés telles les mains de Griet abîmées par la lessive lorsqu'elle broie les couleurs du peintre,  une apparition du portrait toujours retardée, et des événements non expliqués laissés à la compréhension et à l'interprétation du spectateur (pourquoi lui rendre les boucles d'oreilles dans les dernières secondes du film?). Un film ramassé et sans grands éclats, mais intelligent, qui utilise toute la force documentaire du roman de Chevalier et la somptuosité muette du tableau de Vermeer. J'ai beaucoup aimé.