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Lettre « A »

 

 

L’auteur : Alain-Fournier (1886-1914) est le pseudonyme d’Henri-Alban Fournier, auteur d’un unique roman. Militaire de réserve, il trouve la mort dès le début de la Grande Guerre.

 

 

Le livre : Dire que je n’avais pas voulu le lire étant plus jeune ! Le Grand Meaulnes, c’est ainsi que les autres écoliers surnomment Augustin Meaulnes. Un beau jour, ce grand paysan de dix-sept ans se sauve de l’école et, errant dans la campagne, il se retrouve dans un immense domaine qui se prépare pour une étrange fête, une noce visiblement, à laquelle Meaulnes, bien qu’étranger, est vite intégré. Il y rencontre Yvonne de Galais, qu’il ne pourra jamais oublier. Mais soudain, la fiancée se sauve, la fête est dissoute, et Meaulnes doit retourner à l’école sans savoir ce qui s’est réellement passé. A partir de là, toute sa vie tournera autour de cette étrange fête, d’Yvonne de Galais, et de l’identité mystérieuse des fiancés malheureux. D’autant plus que malgré ses efforts, Meaulnes ne parvient pas à retrouver le chemin du domaine.

Ce qui m’a surtout marqué dans ce roman, c’est le fait que l’histoire de Meaulnes, qui est pourtant trépidante, ne nous est racontée que de manière indirecte. Un narrateur, ami de Meaulnes, nous livre l’histoire telle que l’écolier lui a lui-même raconté, il y participe également, mais de grands passages restent bien sûr dans l’ombre. Pourtant, ce narrateur n’est quasiment pas impliqué dans l’aventure de Meaulnes. De même, si Meaulnes s’attache à recomposer l’histoire des fiancés, cette histoire-là ne nous est relatée que de loin, par l’intermédiaire de Meaulnes puis de son ami. Fascinante impression qu’un drame se joue, mais reste vaporeux et insaisissable, tel une légende ou un rêve, un ouï-dire, une rumeur. Tout le roman va consister à recomposer les morceaux de cette rumeur. 

La seule chose qui reste tangible le long du roman, c’est l’amitié indéfectible qui lie le narrateur à Meaulnes. Sans elle, pas d’histoire.

 

 

le_grand_meaulnes_2006_1Le film: en 2006, c’est Jean-Daniel Verhaeghe qui adapte à l’écran le roman d’Alain-Fournier. Il confie le rôle d’Augustin Meaulnes à Nicolas Duvauchelle. Choix judicieux: ce grand gars entre enfant et adulte, taciturne, remplit à merveille sa fonction. Dommage que ce soit Jean-Baptiste Maunier dans le rôle de Seurel qui s’accapare l’aura médiatique du film: il est beaucoup moins convaincant en instituteur qu’en élève, et est encore réduit à un rôle d’écolier du début du siècle, à croire que cela va lui coller réellement à la peau. On retrouve avec d’autres têtes reconnaissables et justes, tels Jean-Pierre Marielle qui joue le grand-père de Galais, Philippe Torreton qui incarne le père Seurel ou encore Valérie Stroh, (celle d’”Incroyable Talent”, oui oui) dans le rôle de Madame Seurel. Celles que j’attendais au tournant se sont révélées sublimes: merveilleuse Clémence Poésy, dont la retenue et la douceur campent une Yvonne de Galais qui en impose de fraicheur et de pudeur, superbe Emilie Dequenne, en Valentine insolente et bouleversante. Elles embellissent un film dont la réalisation est réussie, mais dont le scénario m’a déçu: on en fait une histoire d’amitié forte, d’une forte tête, d’un incompris affranchi du monde. Mais le mystère de cette aventure, sa dimension onirique, les récits de Meaulnes que l’on doit croire sur parole parce que lui seul les vit, tout cela passe à la trappe. On tente bien de les réinsérer parfois, avec de belles ellipses et des flash-back: pourquoi alors ne pas le faire tout le temps? La fête est trop vite identifiée comme mariage : elle n’a plus rien d’étrange (Alain-Fournier a pourtant intitulé trois chapitre “la fête étrange”, bon sang!). Bref, on a réduit cette histoire à une aventure humaine, façon Les Choristes, qui est dans le roman bien sûr. On en a effacé l’aspect initiatique et intime de cette quête de Meaulnes: et on a changé complètement la fin! Là où le roman lançait Meaulnes sur de nouvelles aventures, le film en fait un pauvre gars qui est passé à côté de sa vie. Le sens de l’histoire en est changé. Bref, le film est beau, les personnages touchants, les acteurs sont bons, mais je n’ai pas retrouvé ce que j’avais aimé dans le roman.